Amélie ou une nouvelle idée de l’art

C’est en flânant sur Instagram que j’ai découvert Amélie Maison D’art.

Je n’ai pas de culture artistique à part d’épisodiques incursions dans les musées, je n’y connais pas grand-chose, et ma seule réaction devant une œuvre d’art est mon ressenti immédiat, en gros, « j’aime » ou « j’aime pas », ce qui peut aussi se traduire par « ça me touche », ou « ça ne me touche pas ». Point barre.

Si je suis une familière des intellectuels, les artistes sont sur une autre planète que la mienne, je les vois comme des êtres hypersensibles dépourvus de sens commun, déroutants, instables et exaltés, je crois qu’ils me font un peu peur, j’en connais peu.

Mais depuis quelques temps, ma curiosité s’est éveillée à différents domaines de la création et je me suis mise à suivre sur Instagram des artistes ou des galeries dont les images correspondaient à mes aspirations esthétiques. C’est aussi venu avec la lassitude des comptes Instagram boring jusqu’à la nausée des reines du narcissisme moderne. Je ne supporte plus l’infinie succession de leurs poses lascives, de leur corps de rêve empaqueté dans des vêtements et accessoires de luxe, et leur moue boudeuses a saturé ma rétine et siphonné mon cerveau.

A l’inverse, j’ai tout de suite été captée par l’histoire racontée sur le compte Instagram de ameliemaisondart. Une ligne graphique épurée, des images magnifiques, une ambiance blanche qui met en valeur les œuvres d’art et donne envie de les acheter illico !

Je suis allée sur le site pour mieux comprendre le concept qui tient en deux mots : Amélie, une jeune femme passionnée d’art qui sélectionne des artistes, et Maison d’Art, un style de Galerie inédit, une vraie maison où l’on peut admirer des œuvres d’art en situation, accrochées sur les murs d’une chambre ou d’une salle de bain, exposées sur une table de salle à manger, suspendue au plafond d’un salon.

Le site présentait 120 artistes dont les œuvres m’ont toutes parues de très bonne facture, j’ai envoyé un mail pour prendre rendez-vous et deux heures plus tard je rencontrais Amélie dans son espace magnifique proche de la place St Georges dans le 9ème.

J’ai adoré tout en bloc : l’atmosphère apaisante de cette maison baignée de lumière, le style sublime des tableaux abstraits, et l’effervescente énergie d’Amélie. Le rendez vous était pris pour l’interview, et c’est en lui expliquant le concept des Précieuses que mon regard a glissé sur les oreilles, le cou, et les mains d’Amélie et que j’ai réalisé qu’elle ne portait absolument aucun bijou.

Quand je lui en ai fait la remarque, elle a éclaté de rire et m’a dit :

«  Jamais ! je n’en ai jamais porté, je ne suis pas à l’aise avec les bijoux, et je crois que mon mari non plus. On n’aime pas ce qui classe dans un statut ».

Devant ma mine déconfite, elle m’a avoué qu’elle adorait quand même les boucles d’oreilles, mais que dès qu’elle en achetait, elle les donnait à sa sœur, incapable d’assumer son acte.

Mince. Comment parler d’une fille qui ne met jamais de bijoux dans Les Précieuses ? Gros blanc…

Je détaillais ses grands yeux bleu azur, son profil racé, ses traits fins, son naturel sans concession qui me faisait penser aux modèles des tableaux de Marie Laurencin, et sous cette apparence de jeune fille rangée, cette détermination farouche qu’on sentait poindre dans tous ses gestes.

Et ça m’est apparu comme une évidence, Amélie avait une tête à porter des boucles d’oreilles, j’allais lui en proposer plusieurs pendant l’interview, ça serait ça l’idée : elle allait me parler d’art, j’allais lui parler de bijoux.

Quand je suis revenue début mars avec Sarah ma photographe, Amélie nous a reçues dans cet immense espace baigné de lumière qu’elle a transformé en appartement. Elle avait troqué son jean- baskets pour un top en soie ocre et un pantalon taille haute, avec pour tout accessoire, une élégante barrette qui retenait ses cheveux de coté.

Je me suis dit que la sobriété était la signature d’Amélie, sa marque de fabrique. On la lit dans son regard franc, on l’entend dans ses propos directs, et on la ressent dans ce décor parfaitement pur qu’elle a créé, toile de fond idéale des œuvres qu’elle expose. Elle parle vite, d’une voix assurée, je sens chez elle une grande maturité qu’on rencontre habituellement chez les personnes qui ont une longue expérience.

Quand elle me dit qu’elle n’a que 31 ans je suis bluffée, car la façon dont elle a construit son concept dénote à la fois d’une parfaite maitrise du marché artistique mais aussi des mécanismes marketing et commerciaux modernes. J’ai toujours l’impression que le sérieux est l’apanage de la maturité, mais face à Amélie, j’ai l’impression d’être une gamine écervelée.

Nous nous sommes assises de part et d’autre de cette majestueuse table de salle à manger ornée de ravissantes céramiques blanches, sur laquelle elle a posé une grande assiette de fraises que j’ai picorées avec gourmandise, et nous voilà parties dans le récit de son parcours.

Quand je la félicite sur sa réussite précoce, Amélie répond modestement qu’elle a été à bonne école. Une mère artiste qui lui a inculqué dès son plus jeune âge le goût pour la peinture, la sculpture et les objets d’art, et un père avocat d’affaires, dont le métier a été déterminant dans sa première vocation.

Je ne sais pas quel psy a dit que dans la vie, soit on reproduit, soit on répare, ce qui m’a semblé une phrase sibylline pendant très longtemps car je ne me voyais ni dans l’un ni dans l’autre scénario…

Mais en ce qui concerne Amélie, il me semble qu’elle a reproduit les domaines d’expertise hérités de ses parents, en leur donnant un sens nouveau qui n’appartient qu’à elle, créant ainsi son propre chemin dans le monde de l’art.

Elle a commencé dans une très grande banque d’affaires que tout le monde connaît pour avoir été longtemps la carte de visite d’un certain Emmanuel Macron. Fraiche émoulue d’une école de commerce, elle s’est plongée corps et âme (ce n’est pas un jeux de mot, ce métier est un sacerdoce) dans l’impitoyable univers du M&A, en anglais Mergers and Acquisitions.

Commencer sa carrière dans ce domaine de la finance, c’est comme rentrer à l’ENA pour un homme politique ou à l’Opéra de Paris pour une danseuse classique : c’est la voie de l’excellence, la plus exigeante des écoles, l’apprentissage d’un métier d’élite avec les meilleurs de la profession, mais c’est aussi un engagement sans concession.

Les jeunes diplômés qui rentrent dans ce secteur de la finance sont les seigneurs de leur caste, au prix d’une vie privée sacrifiée. C’est un métier où il n’y a pas d’horaire, où les week-end sont sapés par les urgences d’un dossier à finir et où la notion de temps libre est une utopie.

Amélie m’explique qu’elle a adoré cette première expérience, trop passionnée par son travail pour éprouver le besoin de s’en échapper, portée par le plaisir d’apprendre, par l’esprit d’équipe, galvanisée par cette excitation qu’on éprouve quand on réalise des choses hors du commun.

Là encore je suis bluffée. Trois jours à travailler plus de 12 heures par jour et je frôle le burn-out, mon dilettantisme chronique ne s’accommode que d’une saine alternance entre travail et repos réparateur, on ne se refait pas…

Quand je lui ai demandé si elle n’avait pas souffert de ce rythme intense, elle m’a répondu avec son sourire de Joconde qu’elle s’était bien endormie un soir sur son scooter en rentrant chez elle, mais qu’au vu de ce qu’elle avait appris, le jeu en valait la chandelle.

Et puis, Amélie avoue que pendant toute cette période, elle arrivait quand même à s’échapper certains week-ends pour courir visiter des ateliers d’artistes et dénicher de nouveaux talents. Alors que ses collègues dépensaient leur bonus rue Saint-Honoré en costumes sur mesure Ermenegildo Zegna ou en sacs Dior, Amélie, elle, complétait déjà sa collection personnelle d’œuvres d’art.

Je l’imagine parfaitement dans cette période où elle se dédouble entre son travail et sa passion pour l’art. Comme elle vit beaucoup au bureau, elle en parle à ses collègues qui sont aussi un peu sa famille et ses amis, elle raconte ses découvertes, montre des photos, et petit à petit, elle devient la référence artistique de son petit groupe de jeunes loups de la finance.

Elle réalise que ceux avec qui elle partage ses longues heures de bureau ont bien-sûr de l’argent, mais aussi le goût des œuvres d’art, sans avoir la connaissance nécessaire pour pouvoir y investir intelligemment.

Elle comprend aussi que les galeries d’art ne sont pas des lieux adaptés à cette clientèle potentielle, trop intimidantes, trop élitistes, elles rebutent les néophytes et semblent ne s’adresser qu’à un public d’amateurs avertis qui sait parfaitement ce qu’il cherche.

Elle conseille ses collègues, elle les guide vers les artistes qui peuvent les intéresser en fonction de leur goût, elle leur fait découvrir cet univers qu’elle maitrise parfaitement, et c’est à ce moment qu’elle réalise que sur le marché de l’art, il y a une véritable demande à laquelle l’offre actuelle ne répond pas.

Après 7 ans et la rencontre avec son futur mari, elle décide de quitter la banque. Elle vit une courte période de questionnement, mais l’idée de monter sa propre galerie lui apparaît vite comme une évidence. Elle sait maintenant qu’il y a une clientèle potentielle, elle connaît parfaitement le marché de l’art, et grâce à son expérience du business, elle a parfaitement analysé l’apport du digital.

Sa première galerie va s’appeler Zeuxis, peintre mythologique de l’antiquité grecque et maitre du trompe-l’œil. A ce moment, Amélie pense s’appuyer entièrement sur un site et sur Instagram, et elle expose les œuvres dans son appartement parisien.

Le démarrage est absolument spectaculaire : elle réalise que quand une personne rentre chez elle pour voir une œuvre, bingo, elle repart systématiquement avec. Elle vient de découvrir que le digital sera la vitrine, mais que le véritable déclencheur de l’achat, c’est d’avoir un lieu qui ressemble à une vraie maison, dans laquelle les œuvres sont exposées.

Elle met encore un an pour trouver un lieu, se sera dans le 9 ème arrondissement loin des quartiers chics habituellement ciblés par les galeries d’art. Amélie cherchait un lieu créatif mais pas intimidant, un quartier alternatif avec du charme, une maison avec une entrée sur la rue et beaucoup de lumière ; Elle trouve le 8 rue Clauzel début janvier 2017, un rez-de-chaussée et un premier étage de bureaux « dans son jus ». Il faut tout casser, son mari lui dit qu’elle est dingo, elle se décide dans la journée.

Six mois plus tard, Amélie Maison d’Art est ouvert au public, authentique maison où elle expose à tour de rôle les œuvres des artistes présentés sur son site.

On est en mars 2019, Amélie à 40 K abonnés sur son compte Instagram, sa clientèle se divise en deux catégories, les particuliers qu’elle accompagne de A à Z dans le choix d’œuvres d’art, et les professionnels de l’hôtellerie ou du luxe, pour lesquels elle choisit les artistes qui produiront pour la décoration de leur lieu de prestige.

Pour les particuliers, son travail me fait penser à la joaillerie ou à la parfumerie sur mesure, domaine que je connais bien. Elle se déplace chez les gens, identifie leur style, leur mode de vie, et elle leur propose des œuvres qu’elle expose pour eux dans Amélie Maison d’art. Une fois que le choix est fait sur cette première sélection, elle accompagne son client jusqu’à l’accrochage.

Pour l’hôtellerie de prestige, elle me raconte ses trois chantiers en cours, deux hôtels dans le Marais et un à St Tropez. L’architecte et le décorateur la briefent sur le style du lieu, et elle sélectionne les artistes qui vont travailler sur le projet, soit pour réaliser des œuvres qui seront exposées dans les suites, soit pour travailler sur des œuvres in-situ, comme cette immense fresque murale dans le restaurant de l’hôtel de St Tropez.

Elle travaille aussi pour la célèbre marque Louis Vuitton, qui fait appel à elle pour trouver un artiste emblématique dans chacune de ses boutiques. Le fleuron du groupe LVMH est fidèle à sa vocation de mécène, et c’est Amélie qui est chargée de trouver l’heureux élu qui sera à l’honneur dans chacune des boutiques, en fonction du lieu et de la thématique choisie par la marque.

A ce stade de notre entretien, je regarde Amélie comme un véritable génie.

Elle serait sortie à l’instant d’un des fameux tableaux de Marie Laurencin pour me parler que je ne la considérerais pas avec une plus grande stupeur.

En l’espace de 4 ans, elle a créé un nouveau concept de Galerie d’art, elle a une solide clientèle privée, la confiance de grands groupes pour driver des projets d’envergure à la frontière de l’art et de la décoration. Elle est à la tête d’une équipe de 10 personnes, elle gère son image sur les réseaux sociaux avec brio, elle représente plus de 120 artistes, et elle en découvre de nouveaux chaque jour.

La combinaison gagnante d’Amélie est un cocktail détonnant de travail, de détermination, de savoir faire, d’intuition, et aussi, de prise de risque.

Il est toujours facile de dire que c’était évident après coup, mais si il y a toujours une prime au premier entrant sur un marché, c’est justement parce que au départ, ce n’était pas évident.

Je lui explique qu’il y a beaucoup d’analogies avec la joaillerie dans son métier. La révolution du bijou créatif a eu lieu il y a plus de 15 ans maintenant, et on peut dire que Net-à-Porter dans le domaine du digital, et White Bird dans le domaine du concept store, sont deux précurseurs de la distribution du bijou, au même titre qu’Amélie l’est dans le milieu de l’art.

Mais le plus d’Amélie, c’est d’avoir su combiner les deux. Elle développe sa notoriété grâce au digital, et elle capte son client par une découverte des œuvres d’art inédite et totalement convaincante dans sa maison d’art.

A ce stade de l’interview, j’ai sorti mes boites à bijoux de mon cabas, et je les ai présentées une par une à Amélie.

Les premières sont deux paires de chez Stone, les Fleurs du mal en or rose et les ravissantes pampilles Temptation en or blanc, des dentelles ornées de diamants. Je les ai choisies pour leur style fin, raffiné, et leur charme un peu antique.

Amélie adore, ça lui va à ravir, elle se découvre une tête à boucle d’oreilles. Je me dis que son mari va me maudire.

Les deuxièmes sont les boucles d’oreilles en filigrane de Caterina Murino.

Amélie adore, ça lui va à ravir, elle me fait raconter l’histoire de Caterina, James Bond Girl amoureuse de son ile natale, ambassadrice de ses artisans, passionnée de bijoux.

Pour les croix, elle pose devant l’éclatante toile jaune d’Edehard Ross.

Amélie m’explique le travail de l’artiste, une peinture grattée de minuscules motifs qui créé dans la matière un dégradé de couleur et un encadrement biseauté qui projette sur le mur blanc un halo de lumière orange. C’est beau, changeant selon l’angle et la distance, subtil, lumineux.

Je comprends devant cette œuvre pourquoi Amélie aime tant la peinture abstraite. Elle laisse le champs ouvert à une multitude de lectures, d’interprétations. Amélie l’explique très bien : «L’abstraction est la vision du monde de l’artiste, c’est une grammaire unique dont on ne se lasse pas».

Les troisièmes boucles sont les espiègles gribouillis en fil d’or rose d’Agathe Saint Girons, artiste représentée par la galerie Elsa Vanier. Amélie pose devant une œuvre de bois collé et peint de Francis Limérat qui répond à merveille au griboullis précieux qu’elle porte à son oreille.

Amélie adore, ça lui va à ravir, on parle de la spontanéité du travail de l’artiste, de son coté inattendu et singulier, impossible à reproduire en série. Elle est séduite par l’improvisation de la main de l’artiste qui créé cette jolie irrégularité.

La quatrième est une mono-boucle Coachella de Vanrycke, formes géométriques qui dansent comme un mobile, elle pose devant une peinture d’Yvonne Robert d’un vert profond.

Amélie adore, ça lui va à ravir, elle ne sait plus ou donner de la tête, elle les aime toutes, c’est un terrible dilemme, la voilà prise de folie pour les boucles d’oreilles.

Je suis assez contente de moi, d’autant que dans cette affaire, tout est réciproque.

Si Amélie a un total crush sur mes boucles d’oreilles, moi j’ai l’envie furieuse de faire craquer mon PEA pour m’acheter toutes les œuvres d’art qui sont exposées dans sa maison. Des couleurs pastels à tomber de la toile de Tanguy Tolila, la toile jaune ou flight  d’Eberhard Ross, en passant par les élégantes femmes sauterelles de Sylvie Mangaud, je veux tout !

Mais c’est en redescendant au rez-de-chaussée que j’ai mon ultime coup de cœur.

Amélie me montre les œuvres de Margaux Pecorari, une jeune artiste qu’elle a découvert aux beaux arts, et qui travaille sur l’assemblage des attaches parisiennes pour créer de sublimes tissages dorés. Je lis immédiatement dans ce tableau géant l’éclat de matière brute qui joue avec la lumière, allégorie parfaite de l’art comme ultime sophistication de la beauté du monde.

J’ai quitté Amélie enthousiasmée en réalisant que nous avions fait une découverte réciproque.

Elle ne s’était jamais vu en fille qui porte des bijoux, je ne m’était jamais vue en amateur d’art. Il n’est jamais trop tard pour plonger avec délectation dans l’émerveillement.

Amélie a cassé sa tirelire et s’est offert deux paires des boucles d’oreilles qu’elle a essayées pendant notre rencontre, et moi je pars casser mon PEA. Parce que si le bijou est une plume avec laquelle on crée son corps à soi, l’art est l’écriture qui signe notre vision d’un monde rêvé. Que du bonheur !

Merci à Sarah Clavelly ma fidèle complice photographe !

 

 

 

 

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6 réflexions sur “Amélie ou une nouvelle idée de l’art

  1. Bon, là je note… La prochaine fois que je vais sur Paris je vais à l’Amélie Maison d’Art!!! Voilà qui résume mon sentiment sur cet article, toujours, très bien écrit. Merci pour cette belle découverte…

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