Isabelle Moltzer, cuisine et dépendances

J’ai rencontré Isabelle Moltzer il y a un presque un an, à l’occasion d’un diner libano-parisien organisé par le joaillier Selim Mouzannar chez son ami le couturier Rabih Kayrouz.

Isabelle se définit par un triptyque : cook, décorateur, designer.

Ce soir là, c’est pour ses talents de cuisinière qu’on avait fait appel à elle.

Elle avait réalisé au pied levé ce diner pour 25 personnes alors qu’elle devait assurer le même soir un risotto pour 15 happy few chez Vincent Darré le célèbre décorateur, elle s’en est tirée avec brio !

Décoration de table sublime, blanquette de veau à tomber, vins divins, serveurs en livrée à se pâmer, Isabelle avait mené le diner de main de maître, avec le sourire, la tranquille assurance de ceux qui connaissent leur métier, et au doigt, une bague fabuleuse de Marcial Berro.

Je fais d’emblée du name dropping, ce qui ne plaira pas à Isabelle qui déteste « faire péteux », comme elle dit, mais c’est un fait, comme son ami Vincent Debiar qui me l’a présentée, Isabelle connaît tout Paris.

Je l’avais mise dans un coin de ma tête, en me disant que si je recommençais mon blog, j’adorerais que ce soit avec elle. Isabelle avait tout pour me plaire : du talent, de la gouaille, de la gueule, du style. Un métier ultra créatif, une passion pour les bijoux (je vais émailler ce post de son extraordinaire collection) et accessoirement, mon âge.

La connivence entre deux personnes est quelque chose d’absolument fascinant, parce qu’elle se ressent dans l’instant. C’est ce moment de la rencontre où l’on capte tous les points d’intersection entre les deux personnalités, les deux vécus. Ça a tout de suite matché avec Isabelle, bien que nous soyons en apparence tout à fait différentes.

Quand je l’ai contactée il y a 3 semaines pour faire cette interview, elle a dit oui tout de suite, alors qu’elle déteste parler d’elle. Encore un truc de génération ? Sans doute. Isabelle n’aime pas trop Instagram, ni les sites, … Nullissime !!! S’exclame t-elle pour parler d’elle, face à sa phobie du formatage moderne et des réseaux sociaux.

Elle a tout de suite choisi le lieu de l’interview chez un de ses amis de toujours, le collectionneur Francis Dorleans, propriétaire de la galerie Réfractaire, un lieu unique qui lui ressemble m’explique t-elle.

Quand je suis arrivée au 26 boulevard St Germain jeudi dernier, j’ai tout de suite compris pourquoi Isabelle aimait cet endroit. C’est un peu secret, cela ne parle qu’aux initiés. Pour entrer chez Francis, il faut avoir un œil, savoir que les lustres monumentaux suspendus au plafond sont en verre de Murano, que les paravents sont recouverts de tissus anciens brodés, et que derrière la tenture de velours, se cache des trésors.

Pour moi qui n’y connaîs rien, j’ai eu l’impression de rentrer dans l’antichambre d’un château de contes de fée, le genre d’endroit hors du temps et hors du monde, un cabinet de curiosité où se mêlent des objets et des meubles insolites venus du passé.

Isabelle était déjà là mais le maitre des lieux était retranché dans ses appartements, Francis vit au dessus de la Galerie, « il n’est pas prêt mais on descend », a dit Isabelle qui a nous guidés au fond de la galerie vers un escalier dangereusement raide qui descend dans l’obscurité. Ça sent la vieille pierre, le bois vermoulu, la cire ancienne, cette odeur caractéristique des maisons hantées par l’histoire. Elle a allumé la lumière et j’ai découvert avec stupeur une sorte de salon ultra chic, débordant d’objets et de cristaux, de murs aux couleurs chaudes, de meubles patinés d’or, de tissus chamarrés.

On s’est assis sur d’opulents fauteuils en velours, de part et d’autre d’une améthyste géante. J’ai pris mon cahier, appuyé sur le bouton « enregistrer » de mon iPhone, et j’ai commencé par une question bateau :

– «  Raconte moi comment tu as commencé ta carrière ».

A quoi Isabelle a répondu d’un trait avec sa voix grave :

« Je faisais rien du tout au début. J’ai commencé chez Vogue, je faisais des cafés, après ça a évolué ».

Voilà Isabelle résumée tout entière dans cette première phrase jetée comme un pavé dans la mare. J’ai face à moi cette grande fille brune aux gestes vifs, à l’élégance brute, jean et veste noire qui dit « je suis comme ça prenez moi telle quelle », sans fard, directe, cash.

Elle déborde d’énergie et de drôlerie, ses réponses fusent sans filtre, elle a un charme fou, et pourtant elle passe son temps à s’excuser.

Sorry elle se sent fatiguée, dommage pour les photos je risque d’avoir une tête de c… Sorry elle se passe tout le temps la main dans les cheveux, je suis pas coiffée…  Sorry elle s’est mis un peu d’anticernes mais ça cache pas tout. Pour éclairer elle porte ses boucles d’oreilles en diamants taille rose qui viennent du Gem Palace et au doigt, une bague Mécanique Céleste de son ami Elie Top.

Moi, je sais qu’Isabelle est ultra douée, qu’elle cuisine divinement, que le gratin parisien (ce n’est pas un jeu de mot) lui fait confiance pour réaliser ses plus prestigieux diners et décorer ses plus belles maisons, qu’elle a derrière elle une longue carrière de journaliste puis décoratrice.

Mais au lieu de commencer l’interview en se faisant mousser, elle me balance « Au départ, je ne sais rien faire. »

Et tout au long de notre échange, dès qu’elle cite un de ses clients prestigieux, elle s’agite, me dit « chhhhut il faut pas le dire, j’aime pas me mettre en avant… »

Et quand qu’elle me raconte ses études, elle s’exclame « je ne fichais rien ! je me suis fait virer de 8 écoles, j’étais complètement indisciplinée !!! ». Et quand elle me parle des maisons de milliardaires qu’elle a décorées, elle me dit « ça tu écris pas, je déteste étaler la confiture. »

A tel point que je me suis dis que cet entretien allait être une suite ininterrompue de trucs off record, mais non.

Isabelle n’endosse pas de fausse modestie, elle porte juste le syndrome de l’imposteur, ou de l’autodidacte. Le truc de la fille qui a eu des parents exceptionnels qu’elle adorait, qui lui ont transmis des dons multiples, un sens inné de la convivialité et une constellation d’amis fidèles incroyablement créatifs. Tout ce qu’elle a accompli elle ne se l’attribue pas, elle en rejette la responsabilité sur ses parents.

Son père, le grand designer de meuble Kim Moltzer et sa mère, l’aristocrate-mannequin du Chanel des années 50, Odile de Croÿ, semblent tout droit sortis d’un film en noir et blanc de la Nouvelle Vague. Elle parle en rafales courtes et saccadées, finissant toujours ses phrases courte par un « tu vois ? » Comme si je devais piger vite, entre les mots, sans entrer trop dans le détail de cette singulière biographie familiale. Il y a une immense affection qui transparait dans chacun de ses mots et toujours cette humilité :

« Mes parents étaient excentriques, ils connaissaient tout le monde, ils étaient dans le vent , ça m’a beaucoup aidé …»

Au travers des quelques références qu’elle m’a lancées sur leur vie, j’ai entrevu la jet set des années 60, le décor dans lequel s’est ancré son enfance. De Gunter Sachs, l’ami de jeunesse de son père rencontré en Suisse (milliardaire et compagnon de Brigitte Bardot) à Babou son parrain (frère de Jean Poniatowski l’ex-patron de Vogue) en passant par les deux copines de sa mère, les mannequins iconiques de la maison Chanel, Mimi d’Arcangues et Marie Hélène Arnaud, j’ai compris que l’enfance d’Isabelle pouvait se résumer dans les 3 mots d’une série américaine populaire, « Amour, Gloire et Beauté » et que son pedigree en disait plus long sur elle que ce qu’elle acceptait de dévoiler.

A ce moment de l’entretien, Francis, le maitre des lieux a fait son apparition. D’une politesse exquise, il nous a proposé un café, a embrassé Isabelle, j’ai vu que ces deux là étaient des complices de toujours, que les années au Vogue avaient définitivement lié leur vocation, la décoration comme un art de vivre raffiné, inspiré du passé. Nous avions prévu de faire une photo d’Isabelle et de Francis, et celui ci, très soucieux de son apparence, nous a expliqué qu’il allait mettre une veste et un pull noir, mais que là il était en jogging pour un cours de gym. Isabelle a validé sa tenue, on a décidé de faire la photo tout de suite, « avant la Gym comme ça, ça sera fait. »

Francis a filé mettre sa belle veste, est redescendu vite fait, Isabelle l’a rassuré en lui disant qu’il était « très bien en haut » (en bas il avait gardé son jogging), on a fait la photo dans le joli salon aux murs turquoises, le chien d’Isabelle sur ses genoux, « ma troisième fille…« 

Ils sont trop mignons tous les deux, ni l’un ni l’autre ne sont à l’aise devant la caméra, ils font parti de ceux que la lumière aveugle un peu, plus à l’aise dans leur antre, la cuisine pour l’une, le cabinet de curiosité pour l’autre…

Francis parti à la gym, retour sur la vie d’Isabelle.

Je suis revenue sur quelque chose qui m’intrigue depuis le départ : comment a-t-elle appris à faire si bien la cuisine ? A décorer des maisons ? Elle qui dit qu’elle n’a jamais rien fait à l’école. Et là, derechef, je me régale avec les anecdotes truculentes d’Isabelle, ses histoires qui parlent du mouvement entre celui qui donne et celui qui reçoit.

Elle se souvient qu’enfant, elle était toujours « Au dessus des fourneaux » Elle raconte :

«  C’est mon père qui cuisinait, parce que dans sa jeunesse je crois que ma mère n’était jamais entrée dans une cuisine, elle ne devait même jamais avoir vu un œuf… alors que mon père était ultra doué… j’arrivais pas à le suivre, je regardais, mais le temps d’aller au petit coin et hop ! il te faisait une sauce incroyable à l’instinct, au pif, il ajoutait un truc, un autre, tac-tac-tac, et au final, la sauce était dingue … je fais pareil maintenant. Je fais au pif, jamais deux fois exactement la même recette. Je change tout le temps ! »

La recette Isabelle Moltzer est là, dans cette histoire de transmission. Les réunions familiales autour des pommes de terre sautées mythiques, les grandes soirées de ses parents où tout le monde se retrouvait grisé par les mets délicieux, les invités qui ne partaient plus, le plaisir d’inventer, de recevoir et de passer des moments joyeux.

« La bouffe, ça rallie tout le monde ! »

Il y a une forme d’hédonisme communicatif chez Isabelle Moltzer qui me fait un peu penser au picaresque Gérard Depardieu quand il parle gastronomie. Il y a de l’aventure, du risque, de l’instinct, du partage, la gourmandise qui transparait dans tout ce qu’elle raconte avec son langage bourré d’onomatopées, tous ces petits bruits qu’elle émet pour parler de ses gestes de cuisinière.

Sa vie se confond avec sa passion, elle m’explique qu’elle ne s’arrête jamais : « Quand je voyage, j’achète toujours le produit de la région. Dernièrement j’ai fait des coquilles Saint Jacques juste saisies avec du Paprika fumé et du piment d’Espelette trouvé au Pays Basque. Délicieux ! Pfuuuit-Pfuuit-Pfuuit, ça faisait comme un goût de bacon !! »

Rien qu’à l’entendre, je commence à avoir les papilles en ébullition… Elle me donne faim avec ses histoires de coquilles Saint Jacques !

Mais on n’a pas fini, il faut parler des maisons qu’elle a décorées un peu partout dans le monde, en Inde à Goa, en Uruguay, à Deauville, à Paris, des maisons incroyables dans lesquelles on lui donne carte blanche, pour lesquelles où elle va chiner aux puces des meubles uniques. Elle sait créer cette ambiance singulière qui n’appartient qu’à elle, un melting-pot de cultures, d’époques, de styles, cette signature un peu old-fashion qui lui a permis de se faire un nom dans cet univers si fermé.

La clé de son talent ? Toujours son père, l’univers onirique de ses parents, leur gout raffiné et éclectique, leurs origines multiples. Isabelle revendique fièrement sa multi-culturalité : un père hollandais élevé en Argentine puis en Suisse, une mère franco-italienne. « Je suis bien contente d’être un quart française, ça tu peux le dire ! »

Faire des pieds de nez au parisianisme n’est pas pour me déplaire, moi qui suis aussi rentrée par effraction et à la marge… On rigole franchement de ce sang étranger qui nous autorise à nous moquer de notre propre monde. Et puis chez Isabelle, cela structure sa personne, car elle refuse qu’on la range dans une case et aussi son style : « Aujourd’hui tout est bien rangé, je déteste tout ce qui est bien comme tout le monde ».

D’ailleurs, elle a la détestation farouche ! Elle me cite en vrac le formatage, les appartements tout blancs, les grandes assiettes de présentation avec des motifs au vinaigre balsamique sur le bord, les services de table ignobles (…), mais aussi les petits bijoux, ce qui est fin, insignifiant, sans présence …

Et nous y voilà, le chapitre 3 des passions d’Isabelle, les bijoux !

Elle est venue à notre rendez-vous avec un grand cabas en toile qui ne paye pas de mine, le genre de truc qu’on prend pour faire ses courses à Monop.

Elle ouvre le cabas, commence à sortir des boites, et encore des boites et encore des boites, qu’elle ouvre sur la table basse, sortant de chacune un trésor qu’elle pose sur l’améthyste géante.

Vous connaissez la célèbre scène de Mary Poppins, celle où la merveilleuse Julie Andrews sort de son sac une quantité invraisemblable de jouets et objets magiques devant les yeux ébahis des 2 enfants ?

Là j’ai vécu la scène en direct avec Isabelle.

A chaque bijou qu’elle sortait du cabas, c’est moi qui poussait des Oooooh et des Aaaaah extasiés.

Isabelle possède une collection de bijoux invraisemblable : des bijoux anciens de sa mère, des bijoux créés par son père pour sa mère (la fameuse manchette en or avec la souris riche d’un coté (elle mange un diamant et fait une crotte en diamant noir) et la souris pauvre de l’autre (elle mange un rubis).

La manchette réalisée par Elie Top, reprenant le dessin d’une broche ancienne de sa mère.

La bague en cristal Belperron ornée d’un diamant quelle a fait refaire en quartz fumé :

La manchette et la bestiole géante de sa copine Adelline qui réalise ses bijoux à Jaipur, ville mythique qu’elle adore depuis ses 25 ans.

La bague de petit doigts des dames de compagnie de la reine.

La bague au trio rubis sang de pigeon.

Les bracelets en pierre fines dessinés par son père que sa mère portait aussi en collier.

La bague boule avec des pierres crapotées qu’elle a fait faire par Marcial Berro, ami de ses parents et célèbre joaillier Argentin.

Et par le même créateur, la sublime bague double qu’elle portait quand je l’ai rencontrée la première fois, et cette incroyable manchette en cote de maille ornée de diamant, qu’elle enfile devant moi en secouant sa main comme un panier à salade , en faisant ses petits bruit Bzui-Bzui-Bzui pour me montrer comment la faire passer au poignet.

Je suis éblouie, je n’ai jamais vu autant de bijoux exceptionnels. Des merveilles qu’elle porte, qu’elle prête, qu’elle met pour cuisiner, « pas les manchettes, je risquerais de me bruler !  » s’esclaffe –t-elle, « mais les bagues, oui, tout le temps ! »

 Dans ses bijoux, il y a de tout. C’est l’inverse de la mode, de la tendance, du conformisme ; Il y a du mythologique, de l’antique, de la renaissance, du XVIIIème, des années 50, 60, 70, du contemporain, des belles pierres, des pierres crapoteuses comme elle dit. Tous ses bijoux ont leur petite histoire, leur anecdote, souvenirs toujours joyeux de son passé qu’elle porte sans vergogne dans le tourbillon de sa vie.

Un véritable feu d’artifice, et un truc qui vit. Pour Isabelle, les bijoux ça doit être porté, sinon ca sert à rien. D’ailleurs, sa fille vient de se faire percer les oreilles, et elle passe sa vie dans mes boites à bijoux !

Elle me confie qu’elle a une idée en tête : elle a toujours eu envie de faire des bijoux, et elle a une petite obsession sur les Poissardes, ces fameuses boucles d’oreilles ovales ornées de pierres qu’on voyait autrefois sur les élégantes en Provence.

Et puis elle aime bien le mot « Poissarde », ça lui parle, on se demande vraiment pourquoi …

Le temps a passé et à force de parler de bouffe, je commençais à avoir des crampes d’estomac. Isabelle a remballé ses bijoux à la vitesse de l’éclair, en continuant à me raconter ses histoires de cuisinière. Je me suis dit qu’elle avait la trempe de Catherine Frot dans le film « les saveurs du palais », une femme qui ne se laisse pas impressionner par les grands de ce monde, qui n’a pas froid aux yeux, qui aime le risque, qui impose son style.

Je lui ai dit que j’étais impressionnée par ce qu’elle avait réalisé, mine de rien, avec son air de dire qu’elle ne sait rien faire. Elle me regarde avec ce sourire désarmant qui semble toujours dire qu’elle n’y est pour rien.

« Je suis un peu dingote comme ma mère, hyperactive ( comme son père ? ), je sais pas me reposer… Je crois que ce que j’aime avant tout, c’est rentrer chez moi heureuse d’avoir rendu les gens heureux. »

On a conclu cette rencontre mémorable par un déjeuner délicieux juste à coté chez Kitchen Terre, parce que évidemment, Isabelle connaît toutes les bonnes adresses de Paris.Quand on s’est quittées, elle a regardé mon iPhone d’un air dubitatif : « ça doit être effrayant toutes les conneries que j’ai dites sur cet appareil ».

On ne se refait pas, Isabelle peut être arrivée au sommet, elle continuera toujours à se positionner comme une débutante.

Cook – décorateur – designer … Elle oublie un truc, Jewelry chef ! Chapeau l’artiste !

Photos Sarah Clavelly et Isabelle Moltzer

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