Le geste du potier selon Marion

En juin j’ai rencontré Marie Lichtenberg (les bijoux), en octobre Diane Goldstein (les kimonos) et en novembre dernier, Marion Graux (la céramique). Toutes trois se connaissent, sont amies et s’admirent.

L’admiration est un combustible fécond pour la créativité, c’est un élan formidable, une élévation de l’âme. Ce n’est pas moi qui le dit mais un grand philosophe et écrivain qui s’appelait Emile Cioran, et qui pratiquait l’admiration comme on pratique un exercice essentiel et fructueux.

Sans connaître Emile, je pratiquais à mon insu cet exercice depuis des lustres. Admirer le talent de quelqu’un me donne envie de faire aussi quelque chose de bien, l’énergie créatrice est contagieuse, elle se transmet comme les étincelles dans un réseau de fils conducteurs, les fils se frottent les uns aux autres et ding ! L’électricité surgit et allume le moteur créatif, le mouvement se met en marche, et on avance comme par magie…

Au delà de sa relation avec ses talentueuses amies, j’ai eu envie de rencontrer Marion parce que sa vaisselle est aussi belle que des pierres précieuses avant qu’elles ne soient taillées, une beauté brute, profonde, sensuelle. Il y a dans son travail artisanal quelque chose qui me fait penser à celui de l’artisan joaillier : les mains qui sculptent l’objet, l’attention, l’énergie et le temps passé à travailler une pièce pour la façonner à son idée, pour qu’elle soit unique et qu’une fois finie, elle fasse du temps son allié.

L’objet de l’artisan ne vieillit pas, il traverse le temps, il s’en enrichit, il se patine et se charge d’histoire et d’émotion, il suscite le respect et ne provoque pas la lassitude.

Je me suis promenée sur son Instagram comme on déambule dans un jardin à la beauté sauvage, un lieu qui rappelle les maisons de familles d’antan, le parquet qui grince, l’odeur des meubles de bois cirés, les cuisines équipées d’immenses éviers émaillés et de cuisinières en fonte, de tables décorées d’assiettes aux couleurs douces ornées de fleurs séchées, aussi poétiques que dans les goutés d’enfants de la Comtesse de Ségur.

Il y a dans l’univers de Marion Graux une forme de nostalgie qui s’apparente plus à un rêve qu’à un regret, à l’attachement à une tradition plutôt qu’à un devoir.

Son atelier boutique est situé rue de Dunkerque dans le 9ème à deux pas de la gare du nord, à l’abri de l’agitation fébrile du boulevard Magenta. La couleur rose de la devanture donne le ton, Marion aime les tons poudrés, les blancs coquilles, les verts céladons, les gris tourterelles et les ambres dorés dont elle émaille sa vaisselle, ces camaïeux doux sont sa signature.

La vitrine est décorée de pots en grès et de fleurs séchées multicolores, et quand on pousse la porte, on se sent tout de suite dans le cœur vibrant de son atelier plus que dans une boutique où l’on achète. Une odeur d’argile frais flotte comme un parfum naturel, de grandes étagères industrielles exposent la vaisselle à ses différents stades de production, un grand comptoir sert de table de travail et d’exposition, et le tour du potier trône au milieu de la pièce, presque en vitrine, la star du lieu.

Marion nous accueille tout en organisant le travail de son assistante pour la journée, téléphone à la main elle expédie un fournisseur, elle nous propose de nous faire visiter les lieux en nous précisant qu’ici ce n’est pas que son atelier boutique mais aussi sa maison. Elle a emménagé cet été, elle s’y sent bien, elle vit ici avec son mari, qui travaille maintenant avec elle, et ses deux petites filles.

Marion a le look désinvolte de celles qui aiment être à l’aise dans leurs vêtements sans délaisser l’esthétique. Cheveux relevés en pétard joyeux sur sa tête, pantalon de charpentier ultra-large et sweet-shirt loose subtilement pailleté, elle ponctue son discours de grands gestes expressifs. Il émane d’elle une tonne d’énergie, beaucoup de spontanéité et une ferme détermination. Je me dis immédiatement que cette fille est brute, sans fard et sans concession, et que c’est cette association singulière de féminité et de force qui transparait dans ses créations.

Je ne dis pas qu’elle ressemble à ses assiettes, ce serait un raccourci abrupt, c’est comme si je vous disais que je ressemble à mon blog, mais il y a de ça.

Dans la création réussie, il y a une forme de sincérité qui arrive à pointer son nez au delà de la technique. C’est de cela dont je parle. Elle ne crée pas pour plaire mais pour exprimer ce qu’elle est, et si ça marche, tant mieux. Et justement, ça marche.

Elle nous entraine derrière la boutique, dans une enfilade de pièces charmantes qui donnent sur un jardin touffu, c’est comme à la campagne, elle a donné un coup de blanc et mis quelques rideaux en coton pour cacher les rangements, mais tout est resté d’époque, un jus début du siècle passé qui nous renvoie aux objets faits pour durer, des carreaux de ciment en passant par le parquet point de Hongrie passé au blanc, tout chez elle respire la maison de famille et la poésie d’un temps hors mode.

Nous repassons dans la boutique atelier, je me mets devant le comptoir et j’aligne ses petites assiettes aux couleurs pastel, elle me montre sa production, je demande à Sarah de prendre des photos avec mon collier gri-gri de chez Monoki-LA ou avec de sublimes boucles d’oreilles en diamants de Selim Mouzannar, j’adore ces associations précieuses. Si je pouvais, je commanderais bien à Marion une série de petits présentoirs à bijoux en céramique.

Mais je ne suis pas là pour ça, et Marion m’explique que si ces assiettes là sont a vendre sur stock, elle ne prend pas de commande pour les particuliers, que son vrai truc, ce qui la fait littéralement kiffer, c’est de travailler avec des chefs.

Elle s’exclame :

Moi, ce qui m’anime, c’est la construction d’une table. Ce qu’on y met, ce qu’on y mange. Pour moi, ce sont des tableaux !

Marion est autodidacte. Bien sur elle a fait une prépa d’art appliqué puis Esmod, mais ce métier de potière, comme elle dit avec fierté, elle l’a appris toute seule, en suivant des cours avec différents professeurs. Elle a suivi son instinct, après une dizaine d’années passées dans le service déco du journal ELLE. Ce changement de vie lui est apparu comme une évidence. Elle a passé son CAP, elle est partie faire son expérience chez un potier en Bourgogne, et puis elle s’est lancée.

Elle a fait quelques marchés et quelques ventes, mais très vite, son travail a été remarqué par des chefs. Et pas des moindres. Guy Martin, Hélène Darroze, Gregory Marchand, Charles Compagnon, ils sont plusieurs a avoir été séduits par son travail artisanal, par ses pièces légères à la texture et au toucher à la fois brut et vibrant, et par sa manière de se mettre au service de la cuisine pour composer une table. Elle sait entrer dans l’univers du chef et lui proposer une série unique qui déclinera son identité.

Quand je lui demande comment lui est venu ce sens esthétique autour de l’art de la table, elle m’explique que c’est l’écho de son enfance :

– J’ai été élevée par une maman qui accordait beaucoup d’importance à ce que les choses soient soignées. Elle avait une exigence autour des objets, des couleurs, des matières, ça m’est resté. Je suis interdite d’acrylique pour les pulls, Deliveroo me déprime, et je fais la chasse aux boites en plastique dans mon frigo.

Marion me parle d’une vraie philosophie de vie, une idéologie appliquée au quotidien. Elle m’explique qu’elle mange en conscience, jamais de trucs transformés, pas de viande, que du bon et du bio, et qu’elle transmet tout ça à ses filles. Je suis scotchée.

Génération ou éducation ? Les deux ?

Moi, j’ai une mère intello qui n’a jamais attaché d’importance aux objets, qui mélangeait les torchons et les serviettes, et qui a tenu toute sa vie avec le même service de table ébréché par de longues années de pratique sauvage du lave vaisselle. Cause ou conséquence, je n’ai que des assiettes blanches de chez Ikea, je suis incapable de garder un service complet intact, et à part cet épisode périmé de la liste de mariage, je n’ai jamais investi un kopeck dans l’art de la table.

Par contre j’ai toujours aimé bien manger, au sens manger sain, équilibré et fait maison, et ça, je le tiens aussi de ma mère. Mais je n’ai pas banni la viande, et si je commence à avoir la phobie des boites en plastique, pour le coup je la tiens de mes enfants, qui me houspillent sur la préservation de la planète.

Donc tout ça tient de la transmission, mais aussi des préoccupations d’une génération, on n’a pas les mêmes quand on a 25 ans, 38 , ou plus du demi siècle !

Retour sur Marion qui me fait un cours sur la fabrication de sa vaisselle ; On s’est approchées des grandes étagères industrielles, je saisis une assiette couleur marronnasse, Marion s’exclame :

– Attention malheureuse elle est pas cuite ! 

Enorme bourde j’aurais pu réduire en morceaux une des assiettes au séchage, elle qui met tant de temps à les tourner. Tant que la terre n’est pas cuite elle reste hyper friable, oups je ne savais pas…

Je découvre qu’il y a plusieurs étapes, d’abord le tour pour donner la forme.

Elle mime les gestes, me montre chaque pièce, m’explique qu’on ne fait pas un bol comme on fait une assiette, quand on tourne la terre on obtient une pièce qui va réduire de 13% à la cuisson, il faut en tenir compte, et puis il y a ce point qui compte énormément pour elle, l’amplitude du geste, le rythme, la puissance, ce mouvement inhérent aux ateliers de production où il faut aller vite, à cette cadence qui donne aux pièces leur légèreté.

Je réalise qu’il faut être balaise pour faire ce métier, Marion confirme !

– En vacances je fais du yoga, des pompes, c’est très physique comme métier. Il faut avoir des muscles pour pouvoir être en puissance, pas en force, sinon c’est poussif !

Puis il y a les finitions à la main et au couteau que Marion affectionne pour faire des traces visibles à l’arrière de l’assiette (elle déteste ce qui est trop parfaits, les chichis, pour elle la beauté est dans l’irrégularité).

Puis la cuisson à 1240° dans les immenses fours qu’elle a dans l’arrière cuisine de sa boutique.

Puis l’émaillage, à base d’un mélange de matières minérales (kaolin, silice…), qu’elle mélange à l’eau et dans lequel elle ajoute ses pigments, puis de nouveau la cuisson de l’émail.

Le process est long pour sortir une pièce, le monde s’est fait en 7 jours, les assiettes de Marion un peu plus, c’est dire qu’elles méritent leur prix.

Quand on a une boutique-atelier, on vit un peu dans sa rue. Je sais pour l’avoir vécu, dès que j’entendais la clochette de la porte de ma boutique de bijoux rue Charlot, je savais que j’en avais minimum pour 10 mn de tchatche.

Là ça rate pas. Un vieux monsieur entre, très chic, la voix tonitruante. Je ne résiste pas à l’envie de restituer l’échange avec Marion, ça vaut son pesant … d’euros :

– Bonjour Monsieur

– Bonjour, c’est l’anniversaire de ma femme, et ça fait des années que je lui offre rien. Vous allez me faire un petit bouquet ? c’est 20 € ?

– 20 € ou 40 €

– Mettez m’en un à 20 € pour commencer, faut pas prendre de mauvaises habitudes dès le début. Je vous fais confiance pour le choix, je sais pas choisir.

– Alors vous savez quoi ? Quand on sait pas choisir on prend le plus cher !

– Ah Ah Ah, non, 20 € ça ira très bien,  je passe le prendre cet après midi.

Et le vieux monsieur ressort aussi sec.

On se regarde hilares et consternées. La pauvre femme … Marion tempère, elle l’aime bien, c’est son voisin …

Mais cette diversion nous fait revenir sur le prix des choses.

Car si la belle vaisselle et l’art de la table reviennent dans l’air du temps, il y a eu une traversée du désert qui a duré quelques années et a couté cher aux grandes maisons. Aujourd’hui encore, il est clair que c’est plus facile pour beaucoup de femmes de s’acheter une paire de chaussure qu’un service de table.

Et pourtant, comme dit Marion, le service de table va se transmettre de génération en génération, pas la paire de chaussure !

Et puis la belle vaisselle fait partie d’un art de vivre ancestral, la vaisselle reste la star des fouilles archéologiques, c’est dire si c’est un témoin essentiel d’une époque.

Pour enchainer là dessus, je lui demande si je peux lui acheter un service complet, elle me dit que oui, elle vient de réaliser un projet de fabrication avec une manufacture française traditionnelle qu’elle commercialise sur Kiss kiss bank bank.

Une ligne qu’elle a créé elle même mais dont elle a délégué la production, car elle ne peut pas tout faire. Et maintenant qu’elle a acquis cette belle notoriété, elle a envie de répondre à la demande de sa clientèle privée. Celle ligne est ravissante, légère, à son image, avec 4 couleurs douces et craquantes, et si on réserve maintenant sur le site, on bénéficie d’une belle réduction de 40% qui devrait séduire le voisin de Marion !

Je suis conquise, je vais investir sur les couleurs ambre et son blanc coquillage, j’adore, c’est tellement beau, des bijoux sur une table, et si ce plaisir si rare était  le parfait cadeau de Noël ?

Marion a mille choses à faire, le téléphone vibre, une nouvelle production l’attend, je la sens déjà partie dans cet élan créatif qui la porte : la terre, le geste, le mouvement, pour la création de tables qui ressemblent à des tableaux dont la beauté, un peu comme ses fleurs séchées, ne fane jamais.

Photos Sarah Clavelly

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2 réflexions sur “Le geste du potier selon Marion

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