Les designers archéologues

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J’ai beaucoup parlé dans mon précédent post de la valeur intrinsèque des diamants.

Aujourd’hui, je vais vous parler de la valeur que le temps apporte aux choses.

Pas aux humains, aux choses.

Parce que si le temps nous donne des rides, le galbe mou et le cheveux blanc, il donne à certains objets une patine, un lustre, une histoire, et une valeur symbolique exceptionnelle.

Je vais vous parler d’objets qui n’ont pas une grande valeur au départ, mais que la patine du temps a rendus absolument uniques, témoins d’une époque, talismans protecteurs, messagers à travers les siècles.

Je pense aux pièces de monnaie anciennes, aux perles de verre phéniciennes, aux sceaux avec lesquels on cachetait des documents, aux breloques échappées d’un bijou antique, au verre dépoli rejeté par la mer, et à tout objet qui a un jour appartenu à l’homme, qui a traversé le temps avec majesté, pour devenir, à son tour, un objet précieux.

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J’ai rencontré trois créateurs de bijoux qui sont des chineurs passionnés.

Depuis toujours, il adorent glaner des objets usés par le temps, ou chercher des trésors antiques.

Ils sont devenus créateurs de bijoux par le hasard de leur parcours, et par association d’idées, avec l’envie de magnifier les trésors qu’ils découvraient en les transformant en ornements. Ils sont un peu artistes, un peu archéologues, un peu poètes et toujours érudits.

Leurs créations me touchent profondément, car ce sont des pièces uniques qui ont une longue histoire, dans laquelle la valeur du temps passé se conjugue avec leur imagination.

Mon premier est un dénicheur de trésors de la méditerranée, c’est Jean Grisoni.

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Jean Grisoni est un jeune homme qui a fait mille choses dans sa vie.

Des enfants qui ont fait eux mêmes des enfants, une grande agence de création et de communication, de la photo, des dessins, des encres, des meubles, des objets décoratifs, de la vaisselle, de la musique, des livres sur ses inspirations méditerranéennes… et des bijoux.

Il vit dans un atelier caché sous la vigne vierge, un lieu protégé qui sent la campagne en plein Paris, où il n’arrête jamais de créer.

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Quand il n’est pas en reportage photo à Murano pour immortaliser les trésors d’un musée, ou à New-York pour présenter ses meubles à une galerie, il est sur une plage de Méditerranée à ramasser des chaines de bateau patinées par la rouille, ou à chiner des perles de verre phéniciennes antiques.

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Il adore se plonger dans ce que la mer méditerranée a de plus ancien, de plus originel, de plus rouillé, de plus brut. De la Corse au Liban en passant par Naples et les iles Grecques, Jean se promène, fouille, chine, trouve, photographie, et rapporte dans son atelier son butin qu’il classe avec minutie dans des boites à trésors, au milieu de ses chers outils.

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Il m’avait reçue cet hiver dans cet atelier baigné de lumière, où la rigueur règne en maitre, où tout est à sa place, où chaque outil a son rôle précis respectant un savoir-faire ancestral, et il m’avait expliqué l’inspiration de l’exposition, qu’il préparait à ce moment pour la galerie miniMasterpiece sur le thème Précieux brutal, dont je vous avais parlé.

Ce que Jean aime par-dessus tout, c’est l’opposition entre les matières. Le lisse avec le rugueux, l’or pur et le fer rouillé, les diamants sertis dans une pièce brute, l’antique avec le moderne.

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Jean ne cache pas la longue histoire de l’objet : il la magnifie, la met en scène, et lui appose sa signature.

Il adore par-dessus tout souder un maillon de fer patiné par la mer avec une goutte d’or, faire un montage brutal avec des nœuds hyper visibles, restaurer une pièce antique avec un métal précieux, où tout va se voir.

Ce qu’il aime, c’est le hasard de la rencontre entre deux objets, la vérité de la matière, et la mise en beauté de la partie technique du travail.

Jean fait le cheminement inverse d’un joaillier classique : il montre ce qui d’habitude se cache, il brutalise le précieux, il bouleverse les codes. Et au final, il créé un bijou artisanal, poétique, radical, un bijou qui dans son aspect brut, ne rentre pas en compétition avec la beauté féminine. Un bijou qui est toujours le mélange entre une pièce ancienne et brute patinée par le temps, et un métal ou une pierre précieuse.

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Parce que Jean est aussi un poète, il a ses théories : le brut accentue la beauté féminine, par contraste, alors que le trop précieux entre en compétition avec elle.

Trop fort !

J’aime par dessus tout le travail de Jean Grisoni sur les chaines ; Cette alternance de maillons de fer patinés par le temps avec des maillons d’or ou d’argent est juste magnifique. Il réussit à rendre une chaîne unique, absolument pas classique, irrégulière, sensuelle et en même temps précieuse.

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Et aussi les ravissantes perles phéniciennes qu’il monte avec du corail ou sur un maillon ancien. 

Ses bijoux ont une personnalité exceptionnelle, comme les femmes qui les portent, aime t-il à souligner avec son sourire malicieux. Il a séduit les galeries d’art comme les concepts stores de bijoux de créateurs pointus comme White Bird ou Elsa Vanier ; Et il poursuit sa route singulière et éclectique en créant des objets décoratifs ou des meubles, car cet infatigable voyageur ne se pose dans son atelier parisien que pour se plonger dans la matière de ses trésors. Et créer.

 

Mon deuxième est un antiquaire de pièces rarissimes, c’est Marc Auclert de la Maison Auclert.

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Marc est un esthète qui a une passion pour l’antiquité.

Petit fils d’antiquaire, il a toujours chiné, et au fil du temps, il s’est constitué une collection particulière de pièces de monnaies antiques, de camées, de sceaux et autres objets uniques, qui peuvent rivaliser avec les plus belles collections du British Muséum.

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Après des années dans le luxe et la joaillerie, il a monté sa propre marque il y a 5 ans, conjuguant sa passion pour les pièces antiques et pour les bijoux.

Un jour de mars, je suis entrée par hasard dans sa boutique du 10 rue de Castiglione, aimantée par une bague présentée en vitrine : une pièce de monnaie antique en argent sertie d’une ellipse de rubis rouge vif.

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Marc était là, en rendez-vous avec un de ses fournisseurs, mais il a pris le temps de me montrer ses bijoux, et de m’expliquer l’origine de la pièce en argent insculpée d’un Pégase. Parce que discuter avec Marc, c’est aussi prendre un cours sur les techniques anciennes, et les mythologies de l’antiquité.

Leçon numéro 1, « insculper » ou « insculpter », ça veut dire graver avec un poinçon.

Leçon numéro 2, Pégase, le cheval ailé divin, c’est une créature fantastique de la mythologie grecque, porteur d’éclair et créateur de source, symbole de sagesse et de renommée, il est devenu aussi celui de l’imaginaire et de la poésie. Une idole, en quelque sorte !

Quand je lui ai demandé où il trouvait ce type de trésors, il m’a présenté son fournisseur, un antiquaire italien qui lui propose régulièrement des pièces rares, comme cette pièce en argent Corinthienne du Vème siècle avant JC. J’ai senti que derrière la relation commerciale, il y avait la passion commune de la chasse au trésor antique, toujours le syndrome « Aventuriers de l’arche perdue », décidément, ce truc me poursuit.

Je suis revenue récemment, et cette fois ci, il m’a montré une de ses pièces préférées, un sceau en calcaire noir gravé d’une scène rupestre (on devine un cheval, un homme oiseau, des frondaisons), daté du IIIème siècle avant JC, qu’il a déniché dans une salle des ventes à Londres.

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La pièce est unique, digne de la vitrine de sceaux du British muséum, sa forme réversible avec un dos galbé en fait une pièce organique qu’on a envie de toucher, le noir de la pierre est lustré par le temps, et Marc l’a sertie dans un fil d’or inspiré des bélières romaines, puis attachée sur une chaîne en argent noir oxydé dans la masse, entièrement faite à la main.

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C’est d’une sublime simplicité, mais ce qui touche au cœur, c’est de savoir que ce sceau était la signature d’un homme qui vécu il y a 25 siècles, un homme qui vivait vraisemblablement en Anatolie (notre actuelle Turquie), un homme qui n’avait sans doute pas accès à l’écriture, mais qui marquait ses sacs de marchandises ou ses documents grâce à ce sceau gravé d’idéogrammes, qu’il portait sur lui et ne quittait jamais.

C’est l’histoire de ce sceau qui fait de l’objet initialement sans valeur intrinsèque, un talisman magique et symbolique.

Marc en a fait un bijou précieux, moderne et dont le design s’inspire des bijoux antiques.

 

Ma troisième est une archéologue, une géologue et une artiste autodidacte passionnée par les matières polies par l’usure naturelle de la mer et du temps, c’est la créatrice de bijoux Delphine Nardin.

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J’ai découvert ses bijoux minéraux sur Instagram, et j’ai voulu la rencontrer, séduite par le charme incroyable de ses créations en verre dépoli aux formes opalescentes moulées par les vagues et le sable, aussi organiques que les galets, aussi translucides que des pierres précieuses.

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Delphine est une personne intense qui a gardé une âme d’enfant. Depuis toujours, elle passe ses vacances à ramasser des galets, coquillages et verre dépoli sur les plages de Normandie, ou toute plage du monde où elle met les pieds. Elle reste fascinée par la perfection des formes créées par la nature, leur transparence, et surtout, leur coté absolument unique.

Elle adore trouver une pièce, observer sa forme pendant des heures, et trouver la façon dont elle va la mettre en valeur, en l’enserrant dans un fil d’or qui aura pour mission de transformer la pièce en collier, en pendentif , en boucle d’oreilles ou en bague.

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C’est la forme aléatoire de la pièce polie par le temps qui va dicter la forme finale du bijou. Delphine s’inspire de la légèreté de l’esthétique japonaise, de l’alternance aérienne des pleins et des vides, et du respect absolu de la forme aléatoire de la pièce qu’elle a trouvée sur le sable.

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C’est fin, poétique, translucide, le travail du fil d’or autour de la pièce est d’une grande élégance, et au final, extrêmement précieux.

Finalement, quoi de commun entre un diamant, une perle phénicienne antique en pâte de verre, un sceau en calcaire noir du IIIème siècle avant JC, ou un morceau de verre poli par les vagues ?

C’est la rareté. Certains sont prêts à payer très cher un diamant, d’autres une pièce symbolique qui vient du fond des âges, ou des profondeurs de la mer.

Entre les deux mon cœur balance, mais le travail autour de ces pièces rares, antiques et uniques met à jour un désir immuable : notre envie à tous de maitriser le temps, d’en devenir maitre, et de posséder une pièce qui a traversé les siècles sans prendre une ride, et qui tel un talisman, nous protège aussi …. du temps qui passe !

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Une réflexion sur “Les designers archéologues

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