Marie Poniatowski, pierre angulaire

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Chaque rencontre est une surprise, car je me fais une idée de la personne à priori. Et la réalité est toujours différente de l’image, plus substantielle, décalée, parfois contradictoire, mais systématiquement passionnante.

Hier j’avais rendez vous avec Marie Poniatowski, la créatrice de la marque Stone.

Pour Marie, le gap entre l’image et la réalité a été encore plus grand, car elle est déjà connue.

Il suffit de taper son nom sur Google pour voir apparaître une kyrielle de jolies photos, une belle série d’interviews, et même une page Wikipédia sur la lignée généalogique à rallonge de son aristocratique famille polonaise.

Dans cette fenêtre grande ouverte sur le personnage public, j’ai facilement croqué le portrait de Marie : sa blondeur racée, son regard bleu intense, sa sœur, la talentueuse décoratrice Sarah Lavoine, son célèbre beau frère le chanteur Marc Lavoine, son père Jean Poniatowski ancien directeur de Vogue, ses amies glamours, Laeticia Hallyday, Caroline de Maigret, Emmanuelle Alt, Karine Sila …

En lisant tout sur elle, j’ai commencé à avoir des sueurs froides, mais qu’est ce que j’allais pouvoir dire de plus sur cette parfaite parisienne bénie par les fées ???

Elle m’a donné rendez-vous au bar de chez Colette, en bas, chez Marco, en me disant que dans ce lieu où tout avait commencé pour sa marque, elle était un peu chez elle.

Ça m’a fait drôle parce que pour moi Colette est un lieu mythique de la mode, La Mecque de la branchitude, un endroit où je suis totalement intimidée, rapport à mon éternel manque de prise de risque vestimentaire et mon classicisme invariant.

J’ai changé 15 fois de tenue, genre top blanc avec pantalon noir ou top noir avec pantalon marine, pour finir avec l’association hyper risquée blanc et marine, et je suis partie en me disant basta, de toutes façons Marie crie sur tous les toits que la mode ne l’intéresse pas plus que ça, trop tard pour me la jouer Mademoiselle Agnès (une autre copine de Marie je crois…). J’ai mis mes sublimes boucles d’oreilles Divines de chez Stone, et pris la route de Colette, avec un léger stress.

En plein après midi, le célèbre concept store ne désemplit pas, mais au bar, chez Marco, c’était plutôt calme, tant mieux. Marie est arrivée pile-poil à l’heure, pas star pour un sou, une doudoune jaune sur le dos, en jeans, sans maquillage, hyper nature, cool. Elle a fait la bise à tout le monde, effectivement elle est ici chez elle, et on a démarré direct.

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Marie a l’habitude des interviews, je l’ai tout de suite senti, car tout ce qu’elle m’a raconté au début, je le savais déjà.

Tout le monde ne descend pas de la famille d’un ancien roi de Pologne, tout le monde ne saute pas enfant sur les genoux de Guy Bourdin ou Helmut Newton, tout le monde ne passe pas 10 ans dans le cinéma comme assistante de réalisation de très grands metteurs en scène. Enfin surtout pas moi … Mais pendant qu’elle me raconte sa jeunesse, je sens qu’une partie d’elle se défend de son histoire dorée, comme si elle avait voulu l’oublier, la mettre de coté, exister par elle même sans s’encombrer de cette fable un peu trop lourde pour elle, un peu trop convenue. Bien sur elle la raconte, car cela fait partie de sa belle histoire, elle sait que ça fait rêver, mais en même temps, elle a envie de me prouver qu’elle s’est libéré de tout ça, qu’elle a travaillé dur, comme sa mère lui a appris, pour en arriver où elle est, et qu’elle ne doit pas tout au hasard heureux de sa naissance.

C’est à ce moment qu’elle me touche, car il me semble que j’ai vécu la même chose, mais dans le sens inverse. Moi j’ai été coupée de mes racines, étrangères également, et j’ai fait pendant très longtemps comme si cela n’avait pas d’importance, pour avoir la fierté de me dire que je m’étais faite toute seule comme une grande. Il m’a semblé que le parcours de Marie procédait du même mécanisme, et qu’elle avait cette envie d’effacer cet encombrant passé familial, pour ne rien devoir à son histoire, pour exister par elle même.

J’avais pas mal regardé les noms qu’elle donnait à ses bijoux, et j’ai trouvé l’ensemble tellement riche que j’en avais fait une mind map, sorte de constellation de son univers. Bref, je la soupçonnais beaucoup moins lisse, beaucoup plus intense que ce qu’elle me racontait.

La marque Stone est une sorte de jeu de piste sur ce qu’aime Marie : des croix, des dagues, des diaboliques, de la passion, un univers fantasmatique qui m’évoquait le film Le bal des Vampires de Polanski, le cinéma, les icônes, le rock, et ses chéries, fille, sœur et nièce. D’ailleurs, j’avais trouvé sa boutique rue des Saint-Pères parfaitement à son image : un cocon qui joue sur les clairs-obscurs, tapissé de miroirs patinés aux reflets infinis, des niches géométriques, juste une touche de couleur, le célèbre bleu de sa sœur Sarah, et deux fauteuils noirs masculins.

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J’avais envie d’en savoir plus sur elle, sur ce qui l’animait fondamentalement, sur le fameux déclic qui l’avait amené aux bijoux. Et ça s’est fait par petites touches, quand je lui présentais des hypothèses sur ce que je percevais d’elle, au fur et à mesure, elle m’a donné des indices, des bribes de réel, des petites anecdotes, parfois elle démentait mes suppositions, tout ça a fini par me faire percevoir une autre Marie, plus réelle que la Marie glamour de papier glacé qui est son blason.

La première hypothèse qu’elle a réfutée totalement, c’est que je la pensais un peu mystique, avec toutes ces croix dans ses collections, ses noms de Divine, Faith, Heaven, Serenity, qui me donnaient l’impression que même si elle se déclarait non croyante, elle baignait dans une spiritualité ésotérique.

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« Ah non pas du tout ! D’ailleurs la spiritualité, ça me fait flipper rien que d’en parler, je suis sure qu’on a qu’une seule vie ! Aucun symbole là-dedans, j’aime les croix parce que je les trouve belles, ado, j’étais fan de Madonna dans sa période Recherche Suzanne désespérément ». Point barre.

Premier paradoxe qui me rapproche d’elle, moi aussi, j’avais adoré la Madone déjantée du film, plutôt que la blonde Rosana Arquette, insipide et convenue. C’est Madona qui va inspirer Marie, avec son look rock et ses croix gothiques. C’est justement à cette époque qu ‘elle fait son premier bijou, une croix bricolée elle-même avec des perles de la droguerie, la créatrice de bijoux est déjà là, mais elle ne le sait pas encore.

Ce qui la fascine à cette époque, ce ne sont pas forcément les artistes prestigieux que fréquente sa famille, car elle les voit comme des personnes normales qu’elle banalise dans son quotidien, non ce qu’elle aime, c’est se donner des frissons en matant en boucle des films d’horreur.

Deuxième paradoxe, cette jolie blonde adore les frissons, elle a dévoré pendant toute son enfance et son adolescence des histoires de morts-vivants, de diableries, de sorcelleries et de vampires. Moi qui ne tenait pas 2 minutes devant le film L’exorciste sans tourner de l’œil, je suis scotchée ! Elle m’avoue qu’elle était un peu la seule dans la famille à avoir cette passion bizarre, et que même aujourd’hui, rétrospectivement, elle se félicite de ne pas avoir transmis ce truc étrange à sa fille !

En même temps tout s’éclaire, je comprends mieux son indéfectible fascination pour l’univers de Polanski, le nom de Tess qu’elle a donné à sa fille, et ses créations oniriques autour des croix pointues, Blood Diamond et Diabolique, la fameuse dague à planter absolument dans le cœur du vampire pour le faire enfin disparaître, le truc archi flippant, à programmer à une heure très précise, quand le comte Dracula dort gentiment dans son cercueil, dans les caves glacées de son sinistre château des Carpates, une nuit de pleine lune, au milieu d’un paysage désertique de collines enneigées cernées par les loups…

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De cette passion pour le fantastique, Marie s’est forgée un goût, un univers qu’elle a gardé en elle, qui reste sa grande source d’inspiration. Si elle est fan de la série Game of Thrones, c’est parce qu’elle y retrouve cette violence passionnelle des personnages et l’esthétique d’une époque fantasmatique où s’entremêlent les mythes de l’antiquité et les contes médiévaux.

Quand elle décide de lâcher son premier métier, le cinéma, pour la création de bijoux, elle attend sa fille Tess. C’est une période charnière pour elle, une aventure familiale où elle va accoucher de deux enfants, sa fille, et sa marque Stone. Son mari est très présent, il l’encourage, l’aide, la guide, il s’appelle Pierre, rien n’est un hasard, la marque s’ancre sur du solide.

Et c’est à ce moment qu’elle me raconte le fameux déclic créatif, son premier bijou. Elle se souvient de ce bijou, une boucle d’oreille ancienne, une dormeuse. Pas n’importe laquelle, la reproduction de l’unique bijou qui lui reste de sa grand-mère paternelle, et qui est le dernier vestige des bijoux de sa famille, tous disparus dans un cambriolage.

Là je comprends  : elle n’aime pas en faire des tonnes sur son illustre lignée, de ce prestige que donne un héritage aristocratique, elle dit qu’elle s’en fiche, qu’elle a rejeté tout ça dans sa jeunesse, que sa vie est maintenant et ici, et que ce passé est révolu. Elle est bien allée une fois en Pologne, mais il y a longtemps, et il n’y a plus rien qui la rattache à ce pays, plus de châteaux, plus de couronnes, plus de racines.

Pourtant, c’est bien cette dormeuse de sa grand mère Aldée qui lance son style au début. Elle fait plein de boucles d’oreilles et de croix, c’est un peu l’ADN de sa marque, sa signature, ce mélange subtil de bijou moderne un peu rock, réalisé avec les techniques anciennes des bijoux victoriens, le coté très ajouré comme une dentelle, le minutieux sertissage mille grain, les pampilles mobiles des ornements de la renaissance.

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Et récemment, si Marie a lancé une ligne qui s’appelle Navajos, c’est en référence à un lointain ancêtre marié avec une indienne, déjà au XVIIIème siècle, dans sa famille, il y a eu des sangs bleus qui étaient des rebelles …

Même si elle s’en défend, les bijoux de Marie parlent de son passé, ils sont la trace d’une longue et riche histoire, qu’elle transmet malgré elle, un peu à son insu. C’est aussi là que nos chemins se croisent. Ma grand-mère était issue d’une longue lignée de bijoutiers Kabyles, je ne l’ai su que le jour ou j’ai commencé à faire des bijoux. Je suis en train de valider une théorie chère à mon cœur, celle de la transmission invisible.

A ce stade, on a parlé de trucs du quotidien, de son attachement au soleil du Maroc et à la lumière du Cap Ferret, de son coté un peu garçon manqué qui n’a peur de rien, de la boxe pour défouler son trop plein d’énergie, de sa ligne pour homme qu’elle porte volontiers, de l’admiration sans borne qu’elle voue au style androgyne d’Hedi Slimane.

Marie répond à son téléphone, c’est sa fille, qui l’appelle comme tous les jours à la sortie de l’école. Elle me dit que Tess l’accompagne dans tous ses voyages, comme ce dernier week-end à Londres, où elles ont adoré ensemble la Tour de Londres (les vieux murs chuchotent les histoires des reines décapitées, toujours le blood frisson !!) et les merveilleux bijoux de la reine Victoria.

L’heure tourne, on est montées voir ses collections exposées au premier étage, on a admiré la mise en scène graphique, signature unique des displays Colette réalisé par Eric, discuté avec Fernando qui s’occupe des bijoux et qui la connaît depuis ses débuts. On a parlé prix et qualité, Marie dit qu’elle se bat pour sortir des produits à un prix juste, je sens qu’elle est concernée par tous les aspects de son business, et qu’elle est curieuse des retours des clientes.

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Elle est fidèle aux personnes qui l’ont accompagnée à ses débuts, elle construit patiemment son développement, sans se disperser, elle a besoin de stabilité, de confiance et de loyauté, elle dit que son équipe de 5 filles est essentielle pour elle, et qu’elle a besoin de se sentir épaulée pour avancer.

Cette fille que je pensais un peu hit-girl est une terrienne.

Si elle rêve, ce n’est qu’au cinéma, mais sa vie, elle ne la rêve pas, elle la construit, solidement, pas à pas, autour de la pierre angulaire de son clan, de sa famille, et même si elle s’en défend, de son histoire.

On s’est quittées sur ce dernier paradoxe, d’une fille très simple qui aimerait parfois faire table rase de son illustre passé, qui ne croit ni en Dieu ni au Diable, mais qui passe son temps à créer des bijoux sortis d’un passé mythique, des bijoux un peu nostalgiques à transmettre, des bijoux qui racontent un conte fantastique.

Mes favoris Stone chez Colette :

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Photos Sarah Clavelly

Merci à toute l’équipe Colette pour son accueil chaleureux !

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5 réflexions sur “Marie Poniatowski, pierre angulaire

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  4. Super intéressant Sylvie ! Ravie d’en avoir un peu plus appris sur la jolie marque STONE et tu lui as posé juste les questions que je me posais moi même. un joli portrait que l’on sent sincère. Amitiés. Martine

    • Merci Martine ! et aussi, je transmets une mention TB au vendeur de la boutique Apriati de la rue Dufour, Isabelle l’a adoré après une revue exhaustive de tout ce qui lui faisait envie dans les tiroirs 🙂 !!

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