Only for you

Qui n’a pas rêvé de se faire-faire une robe sur-mesure ? Un costume sur-mesure ? Une crème sur mesure ? Un bijou sur-mesure ? Un parfum sur-mesure ?

Le sur-mesure est le summum du luxe.

Un privilège autrefois réservé aux aristocrates et aux grands de ce monde, mais qui a fait son come-back chez le commun des mortels après cette indigestion de produits formatés qui nous ont saturé le goût, l’odorat et la vue.

En 2016, j’y avais consacré un post sur le blog, et j’avais comparé le travail de Sylvaine Delacourte sur le développement des parfums sur-mesure chez Guerlain et celui de la créatrice de joaillerie Annette Girardon.

Trois ans plus tard, le sujet est plus que jamais d’actualité, les produits de masse ont fini par provoquer une agueusie déprimante qui nous pousse tous et toutes à rechercher le graal du produit rare, fait spécialement pour nous mêmes, le produit idéal qui nous évitera de tomber dans l’anonymat du troupeau de clones déprimants sortis d’un roman de Georges Orwell.

Cette recherche de singularité serait même en train de devenir une injonction à laquelle il devient difficile de se soustraire.

Nous sommes tenus de développer notre individualité, le bonheur en passe pas là, les réseaux sociaux débordent de gourous du wellness qui nous invitent avec une ferme bienveillance à nous recentrer sur ce qu’il y a de plus important au monde : nous- même.

Sans tomber dans ce piège de l’hyper-valorisation de soi qui fait du narcissisme un véritable produit de mode, et donc finalement une autre machine à produire des clones, je placerais l’offre du sur-mesure dans une catégorie particulière et rare, celle de l’expertise, de l’artisanat et du partage créatif. Et dans ce domaine-là on ne parle pas de narcissisme, mais au contraire de valeurs qui me semblent profondément généreuses, parce qu’elles procèdent de l’échange.

J’ai alors repensé à Sylvaine qui depuis notre dernière rencontre a monté sa marque éponyme de parfums de niche, une merveille de fragrances déclinées autour de 3 matières iconiques, le musc, la vanille et la fleur d’oranger, des parfums qui lui ressemblent, facétés, subtils et élégants.

Mais c’est en rencontrant Caroline Roberti, jeune créatrice de joaillerie sur-mesure, que j’ai eu envie de réaliser une interview croisée entre ces deux femmes qui mettent leur expertise au service d’une clientèle exigeante qui recherche le parfum ou le bijou unique.

Je sais que Sylvaine aime les bijoux et Caroline m’a confiée être depuis quelques temps en déshérence olfactive. Bingo ! je tenais là mes deux expertes du sur-mesure, prêtes à servir de cobayes l’une pour l’autre.

J’ai retrouvé Sylvaine et Caroline à l’hôtel Lancaster de la rue de Berry, un lieu au charme suranné qui correspond parfaitement à notre sujet et à la blonde élégance de mes deux invitées.

Moi j’étais dans un jour off (je pourrais vous faire un exposé sur le concept du off mais c’est un autre sujet) et alors que Sylvaine et Caroline rivalisaient d’élégance, j’avais enfilé vite fait mon slim noir et un pull.

Il n’y a pas une photo (malgré le talent de Sarah) où je ne ressemble pas à un cocker au bout du rouleau, mais mes deux invitées m’ont sauvé la mise. Dans son chemisier de soie ivoire, Sylvaine est le double de la fée des Lilas, la divine Delphine Seyrig du film Peau D’Anne.

Quant à Caroline, elle a le chic impertinent d’une Marie-Antoinette moderne sillonnant Paris en vélo équipée de ses escarpins noirs et parée de ses plus belles boucles d’oreilles en diamants (faites par elle-même pour elle-même).

Sylvaine a déballé ses parfums et Caroline sa dernière pièce unique, une bague époustouflante en forme de fleur de corail sertie d’une hyacinthe bleue lagon et nous avons écouté Sylvaine nous raconter son parcours chez Guerlain.

Sylvaine est une conteuse née, ses mains s’animent en volutes gracieuses, elle émaille son récit de glamour et d’un zeste d’espièglerie.

Elle a gardé les pieds sur terre et ne s’est jamais servie de son métier dans la grande maison Guerlain comme d’une carte de visite. Elle est restée elle même, toujours en coulisse des grands parfumeurs de la célèbre marque, de Jean-Paul Guerlain au dernier parfumeur Thierry Wasser. Elle a su devenir tout à la fois la mémoire olfactive de la marque, la grande prêtresse de la formation parfum, l’auteur de nombreux parfums dont les exclusifs Cuir Beluga et Angélique Noire et de quelques jus célèbres comme La Petite Robe Noire et L’Instant. Mais surtout, Sylvaine a développé le concept du parfum sur-mesure à partir de sa méthode unique de consultation parfum.

« J’aime trouver le parfum de la personne avec qui je suis, je l’ai toujours fait »

dit-elle. Mais c’est en s’intéressant aux thérapies comportementales il y a quelques années qu’elle acquiert les outils qui vont lui servir à monter sa propre méthode en l’adaptant au parfum.

Sylvaine annonce qu’elle va nous faire sentir quelques uns de ses parfums. A ma droite, Caroline trépigne et s’exclame : «  je veux tous les sentir ! », Sylvaine tempère, c’est impossible, quelque uns seulement, le nez sature très vite, la boulimie olfactive mène à l’anosmie, il faut procéder avec modération.

Sylvaine sort les touches en papier qu’elle pulvérise d’un pschitt de parfum, elle les choisit scrupuleusement en fonction de nos goûts.

Elle nous explique la manière dont elle a construit les accords, ses mots parlent de big-bang, de symphonie, de sauge aromatique, d’Immortelle, de Bigaradier, de fruits et de fleurs, de forêts et de mousses, de cuirs et de thé fumé, de chocolat- caramel. Caroline et moi l’écoutons religieusement, j’ai la sensation que Sylvaine nous a prises par la main et nous promène dans un maquis odorant truffé de gourmandises.

Elle vaporise les touches qu’elle nous tend avec un « ça s’est pour toi, ou un «  ça c’est pour Caroline », elle nous observe de son œil bleu malicieux, et à la teneur de nos onomatopées, elle confirme son pronostic qui s’avère systématiquement juste.

Caroline est enthousiasmée par toutes les notes musquées, boisées, aromatiques, alors que je ne fonds que pour la gourmande vanille ou la fraicheur verte. Ce jeu nous enchante, il y a quelque chose de jubilatoire à saisir la touche, à la respirer et à se laisser happer par la note de cœur du parfum, véritable explosion de sensations immédiatement agréables ou dérangeantes, comme si le parfum était un concentré de ce tout ce que l’on aime ou déteste, de tout ce qui nous ravit ou nous dérange, un sérum de vérité auquel le plus impassible joueur de poker ne pourrait résister.

Le parfum ne ment pas, Sylvaine nous le confirme :

«  J’observe le body langage de mes clientes, il est très parlant. Une moue, un silence, un sourcil qui se fronce, et je sais tout de suite. Il y a des clientes qui croient aimer une odeur et je leur démontre que ce n’est pas vrai. Elle sont parfois étonnées de si mal connaître leurs propres goûts dans ce domaine. Dans le parfum aussi il y a un effet statut. Certaines femmes se cachent derrière leur parfum, mais ce n’est pas pour autant qu’il est fait pour elle ! »

Caroline s’exclame que pendant des années, elle s’est cachée derrière Mitsouko, un des parfums les plus puissants de Guerlain :

« J’ai arrêté de me mettre ce parfum quand j’ai changé de vie il y a quelques années, j’ai eu envie de redevenir ce que j’étais avant Mitsouko ! Et maintenant je tâtonne, je ne sais plus…»

Nous sommes au cœur de la méthode de Sylvaine, le parfum touche au plus profond de notre âme. Il se niche dans les replis de notre cerveau pour ne jamais plus en ressortir, nous ne sommes que partiellement conscients de son pouvoir immense, il dicte à notre insu nos gouts et nos dégoûts, nos amours et nos haines, notre bien-être et nos malaises.

Caroline a adoré l’expérience et je la sens prête à aller beaucoup plus loin pour retrouver le parfum qui lui convient aujourd’hui. En miroir, elle nous raconte son parcours d’autodidacte et d’esthète, elle partage avec Sylvaine l’expérience dans de très grandes maisons, notamment Van Cleef & Arpels et Christie’s, qui ont forgé son attrait pour les pièces exceptionnelles et le savoir-faire Français.

Sa méthode pour créer un bijou se rapproche, à certains égards de celle de Sylvaine pour le parfum, elle va entrer dans l’univers esthétique de sa cliente.

« Mes clients sont tous devenus des amis, parce que j’interviens à des moments clés de leur vie : les fiançailles, les bagues du 1er enfant, du 2ème, etc…  »

Parce que si le parfum est dans le registre de l’intime, la joaillerie est avant tout une histoire de famille et de transmission. Nous voilà parties dans un débat autour de la question du cadeau et de la féminité. Parce que si le parfum et le bijou ont été très longtemps offerts par des hommes à leur femme (ou leur maitresse…). Aujourd’hui, même si les choses ont évoluées et que  les femmes s’achètent de plus en plus de bijoux elles-même, les évènements familiaux continuent de marquer leur empreinte sur l’achat d’un bijou de valeur. Le challenge de Caroline, c’est donc de rencontrer la principale intéressée, celle qui portera le bijou.

Caroline renchérit :

« Quand le mari vient me voir, il me décrit sa femme et je lui explique que je dois la rencontrer pour pouvoir faire le bijou qui lui plaira. C’est parfois déroutant parce que la femme que j’ai en face de moi est différente de la description !  Mais la pire des situations, c’est le trio infernal, le jeune couple fiancé et la belle-mère … Disons que je trouve le moyen de continuer directement avec la fiancée ! »

Rires ! Sylvaine refuse de voir les maris !  Comme ça c’est clair.

Caroline utilise des même méthodes similaires que Sylvaine, elle regarde le style de sa cliente, son intérieur, elle lui propose des croquis, voire des gouaches, elles parlent de pierres précieuses, d’univers esthétique, de couleurs.

Pour sa dernière pièce, cette fabuleuse bague en forme de fleur de corail, elle nous raconte qu’elle est tombée sur la cliente idéale, pas de mari dans les pattes (ahahah !) parfaitement sure d’elle, une femme passionnée de plongée sous-marine, qui est arrivée chez elle avec des moodboards de mer du sud et de fonds marins.

L’inspiration est venue immédiatement, la fleur de corail aux camaïeux de pierres bleues s’est dessinée naturellement et à pris forme dans l’atelier parisien avec lequel elle travaille depuis ses débuts. Parce que Caroline a une exigence de qualité digne des grandes marques de la place Vendôme, elle ne transige pas, ni sur la qualité de ses pierres, ni sur la perfection de la réalisation.

Sylvaine vient de s’acheter des aigues-marines et des morganites, deux béryls aux couleurs pastel complémentaires qui s’accordent parfaitement avec sa carnation de blonde aux yeux myosotis. Elle rêve d’une bague serti sur vide, une technique en vogue.

Nous échangeons sur le projet, on aborde le sujet du prix, c’est un sujet compliqué car le sur-mesure est un budget. Au delà du prix des matières premières et de la fabrication, c’est ce temps passé avec sa cliente pour la comprendre profondément qui a de la valeur. Parce que c’est à partir de ce matériau intime que Sylvaine va lui créer son parfum unique, et que Caroline va lui dessiner le bijou qu’elle gardera toute sa vie.

Je crois que nous serions toutes les trois volontiers restées ensemble à refaire le monde autour du parfum et du bijou, parce que dans ces mondes là, il y a la vie des gens, leurs secrets, leur passions et leurs désirs, et que les lire en miroir des nôtres est un exercice salvateur.

Je les ai quittées ragaillardie d’énergies nouvelles, j’en avais oublié que j’étais dans un jour off, je me suis dit que la création d’un bijou ou d’un parfum sur-mesure c’était finalement assez proche de l’exercice littéraire du portrait. L’exercice de sortir de de soi-même pour entrer dans une identité autre afin d’en restituer la lumière. Et ça, ça fait un bien fou !

Merci à Sarah pour ses toujours jolies photos !

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2 réflexions sur “Only for you

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