Sia Taylor, la poésie de l’infiniment tiny

Sia Taylor est une créatrice de bijoux anglaise, qui a été longtemps pour moi un mystère, une personne secrète, la seule image que j’avais d’elle était son unique portrait que je pouvais voir sur le site de White Bird.

Jamais présente dans le showroom parisien de son agent pendant les fashions weeks, jamais vue jusqu’ici dans un Trunk Show, jamais eue au téléphone quand j’avais acheté sa marque pour le compte d’une boutique de créateurs à Beyrouth, Sia restait pour moi comme un personnage éthéré, une sorte d’héroïne paradoxale à la Jane Austen, discrète et silencieuse, et pourtant douée d’un talent fou !

Sans avoir jamais quitté son atelier pour voir ses clients, sans jamais faire les moindres relations de presse ni aucune esbroufe, Sia Taylor a fait son chemin depuis dix ans, un chemin étroit qui la mène dans les hauteurs de la création de bijoux, sa marque est aujourd’hui présente partout dans le monde.

Mais comment fait elle ? C’est tellement rare d’émerger sans jouer les It -girls aujourd’hui, ça m’a donné vraiment envie de percer le mystère.

Découverte par Dover Street Market à Londres à ses débuts il y a une dizaine d’années, elle a depuis conquis les plus jolies boutiques de créateurs à l’international, White Bird et Hod à Paris, Twist aux US, Liberty à Londres, Studio 102 à Dubaï, Macle à Beyrouth, et consécration récente, le très prestigieux grand magasin américain Saks Fifth avenue.

Quand Stéphanie Roger m’a annoncé qu’un Trunk Show avec Sia commençait mardi dernier chez White Bird, j’ai tout de suite répondu à l’appel. Il me tardait de rencontrer cette anglaise si discrète, dont les bijoux délicieusement organiques et sensuels me font rêver depuis longtemps.

Il y avait du monde mercredi, mais j’ai pu capter Sia, en naviguant entre les clientes qui venaient essayer ses merveilleux colliers de petites graines d’or, et surtout, en me concentrant sur sa parole qui est comme sa personne, douce, discrète et mesurée.

La plupart des créatrices et des créateurs que j’ai rencontrés jusqu’à présent, et dont je vous ai parlés dans mon blog sont des personnes bouillonnantes.

Elles adorent leur métier, se passionnent pour leurs créations, leurs recherches créatives, leurs découvertes, leurs bijoux, leur univers, leurs succès, tout ce qui fait leur vie en quelque sorte, et elles en parlent volontiers, avec pour certaines, une réelle verve pour se raconter. Bref, elles en font des tonnes.

Sia est à l’inverse.

Elle abrite un monde silencieux qui lui est propre, le monde de la nature dans ce qu’il a d’infiniment petit et précieux, un monde qu’elle semble être la seule à explorer, à observer, et à reproduire, un monde où tout est lent, minutieux, ravissant et poétique, le monde qu’elle recrée à la main dans son atelier, avec la patience des artisans d’autrefois.

En me fixant de son regard bleu gris, Sia m’explique que depuis toujours, elle a été passionnée par ce qui est petit et naturellement joli, sans message particulier, sans double sens, sans explication, comme une évidence.

Après des études de sculpture au Royal College of Art in London, elle part avec son mari pour un voyage au Bostwana, et c’est là qu’elle a cette fascination pour les plantes, les graines, les ailes d’insectes, cette multitude minuscule qui constitue la nature immense du Bush.

C’est dans ces détails organiques qu’elle va trouver son inspiration initiale, source qu’elle n’a pas lâchée d’un micron depuis ses débuts, et qu’elle ne cesse de revisiter, de réinventer, d’actualiser, en explorant pas à pas de nouvelles matières et de nouvelles formes, à peine différentes des précédentes, comme une déclinaison infinie des détails qu’elle observe.

Après la sculpture dont les volumes ne lui permettent pas de cristalliser son imagination, c’est dans les bijoux qu’elle décide de créer des formes, des textures et des matières. Elle me fait cette confidence qui est la clé de sa créativité : «I felt the scale wrong in sculpture, it was too complicated. My scale is definitly tiny. »

C’est dans le Bush du Bostwana qu’elle créé sa première ligne de bijoux, et cet élément qui va devenir récurrent dans toutes ses collections, ces dots , sorte de petits pois en or, la réplique de graines qu’elle a observées dans la nature.

Son travail au quotidien dans son atelier consiste à faire chaque pièce à la main.

A partir d’un fil d’or qu’elle écrase pour en faire une perle plate, elle polit, elle soude sur un fil d’or très fin, elle enfile sur une chaîne d’or. Elle finit ensuite avec une minuscule soudure d’or, opération d’une minutie extrême, car la moindre erreur brûle et fond la chaîne. Le truc horrible à ne pas faire au bout de 50 petites dots déjà fixés…  L’horreur absolue, c’est comme perdre un chapitre entier d’un livre qu’on écrit parce qu’on n’a pas sauvegardé un fichier, Arrrgh !

Moi qui pète un boulon au delà de 10 mn de travail manuel, et qui faisait des nœuds de cochon approximatifs pour fixer mes perles (boucles plus ou moins grosses, pas grave ! ) je suis absolument fascinée par le travail de Sia, qui s’apparente au travail de l’abeille dans sa ruche.

Elle coupe, écrase, polit et soude ses petites pièces d’or par centaines, par milliers, sans jamais s’arrêter, de façon absolument méthodique. C’est cette patience, cette attention implacable qu’elle porte à chaque minuscule pièce, qui fait qu’au final ses colliers, bracelets et boucles d’oreilles ressemblent à des merveilles de la nature, incroyablement sensuelles. Elle crée des rivières de petites pièces d’or qui brillent subtilement dans la lumière, avec les imperfections qui sont le sceau du travail manuel et de la poésie du bijou.

Après son année au Bostawana, Sia et son mari s’installent à Ibiza. J’ai compris après, en rediscutant avec Stéphanie Roger, qu’elle a vécu là bas 10 ans, à rénover une maison en ruine, à faire un enfant, à développer son petit atelier, à ramasser des graines et des ailes d’insectes, et à continuer son travail d’abeille, couper, écraser, polir, souder, assembler ses petites pièces d’or, sans jamais prendre de pause.

De mon temps, on appelait ce type de personne des babas-cool, des beatnik, ou des hippies, ça fleurait bon le flower power et la révolution, le pétard et les sabots en bois, la libération sexuelle et la liberté des mœurs.

De nos jours, il paraît que ça s’appelle la Slow Life.

Moi je veux bien tout, j’adore les concepts sociologiques, il me donnent l’impression que l’Homme (la Femme) change. En fait, c’est juste que l’Homme (la Femme) s’adapte.

Les adeptes de la Slow Life comme Sia vivent comme les beatniks des années 70, mais avec le boulot en plus, les pétards en moins.

Leur truc, c’est le refus de se noyer dans la frénésie du tout tout de suite, dans la folie des réseaux sociaux, dans le vide du présent, et dans la consommation hystérique. Les créateurs Slow Life rejettent tous les comportements ou les gestes trop rapides qui bâclent, uniformisent et tuent la création.

A Ibiza son fils grandit comme le Robinson de Rousseau, les pieds dans le sable et la tête sans doute dans les étoiles. Sa marque commence à émerger, c’est à ce moment que Stéphanie Roger la découvre, et hop la voici qui entre chez White Bird, la plus belle boutique de créateurs de bijoux de Paris, tout simplement.

Quand Sia et son mari retournent dans leur Angleterre natale, ils ne vont pas n’importe ou, Slow Life oblige ! Ils s’ancrent à Glastonbury, un village de 8000 âmes situé à deux heures de train de Londres, au fin fond du Somerset, bled perdu au milieu de la campagne mais bled néanmoins mythique : Glastonbury qui a vu naitre le premier monastère chrétien en Angleterre au VIIIème siècle, abrite la tombe du roi Arthur et de la reine Guenièvre. Il voit fleurir chaque hiver un spécimen rarissime d’Aubépine à Noël et last but not least, depuis 1970, est le lieu du plus grand festival mondial de musique et de spectacle, le festival de Glastonbury. Un village absolument parfait pour s’isoler du monde la plupart du temps, tout en restant connecté.

Sia a son atelier dans la campagne, proche de la nature qui l’inspire. Certes elle fait deux heures de train pour faire poinçonner ses bijoux à Londres, mais elle s’en fiche, telle une abeille, elle continue inlassablement d’explorer ses dots d’or, les transforme en gouttes organiques, ou en ailes d’insecte, elle explore l’or rose après l’or jaune et l’argent, et maintenant le platinum d’un gris métallique plus intense, qui se marie merveilleusement bien avec l’or rose.

Sia est aujourd’hui une créatrice reconnue, et la commande de Saks Fifth Avenue l’a propulsée dans la galaxie des créateurs présents à l’international, recherchés par les tops boutiques.

Pourtant, c’est dans son atelier qu’elle se sent le mieux, penchée sur ses petits dots d’or. Sa prochaine exploration sera de minuscules diamants champagne qu’elle va introduire de façon aléatoire et minutieuse dans ses créations, mais chut c’est en cours, elle ne veut pas en dire plus.

Elle a délégué toute la partie commerciale de sa marque à son agent qui l’accompagne depuis ses débuts, elle n’a pas de site internet, elle poste de jolies images sur son Instagram, tranquille, à son rythme.

Je suis repartie de chez White Bird en me disant que j’avais rencontré une personne venue d’une autre planète, la planète de l‘infiniment petit dans laquelle se cache un monde parfait, poétique et singulier. Une planète silencieuse préservée des bruits du présent.

Je crois que cette vision d’une vie créative me séduit, parce qu’elle procède d’une démarche vers l’essentiel. J’en ai soupé d’Instagram et de la tyrannie de l’instantané.

Oui, comme Sia, je suis tentée par la Slow Life, le village de Glastonbury, les petits dots en or qu’on met des heures à façonner dans son atelier perdu dans la campagne, pour faire des bijoux sensuels et ravissants. Mais tout ça est un rêve, parisienne que je suis, addict à la Speed Life, et shootée à l’adrénaline de la vie et aux petits cœurs en toc d’Instagram.

Pauvre de moi ! Sia, please, embauche moi !

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8 réflexions sur “Sia Taylor, la poésie de l’infiniment tiny

  1. Du coup je vais re-regarder les bijoux de cette créatrice avec un œil différent. Toujours intéressant d’en savoir plus sur les sources d’inspiration des créateurs. Merci Sylvie !

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