Marie Lichtenberg, Amour toujours

Il y a des personnes qui vous font voyager au premier coup d’œil, c’est exactement le cas de Marie Lichtenberg.

J’ai été immédiatement charmée par son univers dans mes pérégrinations digitales, son Instagram est une invitation au voyage, entre broderies de scènes du Kâma-Sûtra et de jardins d’Eden, détails ravissants de tissus chamarrés, gravures anciennes de danseuses lascives et accumulations de chaines forçats ornées de gris-gris.

Marie se cache derrière ses créations, elle ne poste pas de photos d’elle même entière, juste des bouts, ses mains avec une bague qui dit « Amour », ses oreilles ornées de dormeuses qui disent « épis de blé », son cou habillé de ses colliers multiples, on voit qu’elle a cette obsession du détail, le point de broderie French Knot , les boutons précieux en pierre fines, l’œil pierre précieuse serti dans l’émail, les petits messages gravés sur ses loquets, les godrons ouvragés de ses chaines forçat en or.

Le mystère de Marie a attisé ma curiosité, il est rare qu’une créatrice ne se mette pas en avant pour vendre ses produits, j’ai cherché son image mais je n’en n’ai pas trouvé beaucoup, juste son œil qui frise et sa boucle d’oreille qui danse sur un joli portrait qui lui est consacré sur le site By Marie. Parce que les bijoux de Marie Lichtenberg sont vendus chez By Marie, c’était le dernier signe que j’attendais, l’œil de Marie Gas est infaillible, il fallait que j’élucide le mystère Marie Lichtenberg.

Je lui ai envoyé un mail un matin de mai, alors que j’étais encore en pleine galère de broken leg, elle m’a répondu dans la minute, on s’est appelé aussitôt. Elle m’a dit en rigolant qu’elle était réveillée depuis 6h du mat, qu’elle était dans le Bronx entre ses deux petites filles et les tonnes de trucs à faire, mais qu’elle était trop contente que j’aime ses bijoux … Bien sur ok pour une interview, oui elle connaissait Les Précieuses parce qu’elle est la cousine d’Alexandra Abramczyk dont j’ai fait le portrait … Il fallait juste qu’elle récupère sa dernière production en provenance directe de Bombay… Bientôt mais quand exactement mystère parce que avec les Indiens c’est toujours un peu l’aventure … Chez elle ou plutôt non, à l’hôtel Power parce que chez elle c’est trop le souk…

On s’est fixé début juin quand je pourrais marcher et quand elle aurait ses bijoux. J’ai raccroché en me disant que cette fille était drôle, le genre de fille avec laquelle on devient copine dans la minute.

Le jour du rendez vous était mon deuxième jour sans béquille, je marchais encore cahin- caha sur ma jambe incertaine, mais j’exultais de ma liberté retrouvée, impatiente de découvrir Marie et ses créations. Le Uber m’a déposé à l’entrée de ce grand hôtel de la rue François 1er, le genre d’hôtel de luxe entièrement refait au goût du jours, ambiance feutrée, couleurs douces et gravures orientales, un endroit photogénique et discret, la parfaite continuité des indices esthétiques que Marie sème comme le Petit Poucet sur son chemin, entre exotisme et raffinement parisien.

J’ai balayé d’un coup d’œil le bar désert, pas de Marie, j’ai checké mon iPhone, « Je suis cachée dans l’alcôve  à droite», je me retourne et la trouve effectivement planquée dans un petit coin, jolie comme un cœur dans une chemise damassée de sa collection, en train de déballer ses bijoux sur un ravissant plateau émaillé.

On s’embrasse, on se congratule, je ne peux pas m’empêcher de lui faire trois tonnes de compliments, je trouve sa joli-esse irrésistible.

Longs cheveux bruns ondulés et teint clair lumineux, tongs et pantalon en cuir, voix de velours et gouaille parisienne, Marie a un style unique, cool, stylé et naturellement sexy, pas le sexy agressif des filles qui en font des caisses et calculent tout, plutôt le sexy langoureux d’une odalisque orientale ou d’une créole des iles.

Il y a en elle quelque chose de totalement hors mode mais d’une impertinente élégance, comme si elle avait mis ses vêtements et bijoux à l’arrache en sortant de son lit, créant sur le vif un effet époustouflant de naturel.

Marie me commande un Perrier, me demande si je suis bien installée, elle dit mille choses en même temps, elle s’agite et fait des blagues ponctuées de pitreries tout en continuant à déballer ses trésors, il y a chez elle une gaieté juvénile contagieuse, décidément, cette fille ne se prend pas au sérieux.

Je sors mon cahier et nous voilà parties sur sa vie, elle commence avec cette phrase qui fuse comme une grimace d’enfant :

« Le bijou est dans ma tête depuis toujours, mais je n’ai pas commencé par ça parce que je n’ai pas fait les études que je devais faire. Je rêvais de l’école du Louvre mais je préférais sortir en boite et m’amuser avec mes copines ».

Voilà c’est dit, Marie fait partie de ces filles qui agitent le chiffon rouge de leur faiblesses quand d’autres le feraient avec leur forces.

Elle émaille ses propos d’une série d’opinions défavorables sur elle-même du type :

« Je suis une grosse feignasse », « J’étais une fêtarde », « J’ai été une caillera » … Evidemment je n’en crois pas un mot, son parcours trahit plutôt un caractère déterminé et un instinct très sûr, mais elle se ferait couper en morceau plutôt que se faire mousser.

Elle me raconte qu’elle a commencé sa carrière au ELLE comme stagiaire, et qu’elle y a passé 10 ans en tant que rédactrice de mode, une expérience intense, riche et exigeante qui lui a permis d’aiguiser son œil et de comprendre parfaitement les rouages de l’industrie de la mode.

Marie reconnaît que le ELLE a été sa première famille, qu’elle a exercé ce job avec passion, mais je sens bien qu’elle n’en tire aucune gloriole. Elle a une vision assez lucide de l’industrie de la mode, du système commercial qui aseptise la création au profit de la rentabilité, et comme tous ceux qui ont vu l’envers du décors, elle a totalement démystifié le rêve.

Elle avoue s’être lassée du rythme effréné de la mode, elle a eu envie de se poser, de partir à la recherche du détail comme on part à la recherche du temps perdu, et c’est à la fin de cette période qu’elle part sourcer des artisans en Inde, pour réaliser un détail de broderie qui la fait vibrer, le French Knot.

Je n’avais jamais entendu parler de French Knot avant de rencontrer Marie, parce qu’il ne peut y avoir que des dingos comme elle pour se passionner avec autant d’intensité sur cette technique d’un artisanat oublié. Marie a sillonné l’Inde de Bombay à Jaïpur pour découvrir ses artisans qu’elle aime « d’amour » comme elle dit, et le jour où elle a été enceinte de sa première fille, il y a quatre ans, elle a franchi le pas et a dit adieu au ELLE, en expliquant qu’elle partait «  pour aller faire des chemises ».

Marie est une artiste pure. Elle ne fait pas de business plan, elle dit qu’elle ne sait pas compter jusqu’à 4, et elle se lance a fond dans l’aventure, parce que l’artisanat qu’elle découvre et apprivoise lui permet de donner corps à son rêve, réaliser des blouses brodées à la main, un vêtement à la fois luxueux et facile, comme les vêtements traditionnels d’autrefois. Dans sa nouvelle vie, elle voyage beaucoup en Inde, elle fabrique ses boutons en pierre fine au Gem Palace, à Jaïpur, et c’est là quelle découvre l’atelier qui va pouvoir fabriquer sa première ligne de bijou, la ligne dont elle rêve depuis toute petite.

Marie a été élevée par une maman raffinée, élégante, collectionneuse de bijoux, et comme quelques de créatrices inspirées que j’ai rencontré, elle puise son inspiration dans ses souvenirs d’enfance, entre nostalgie et culture familiale. Comme sa cousine Alexandra Abramczyck, elle a des ancêtres créoles, et elle a toujours vu sa mère porter des accumulations de chaines forçat en or, héritage des bijoux portés par les femmes à la Martinique.

Pour sa première ligne de bijoux, elle réalise 40 prototypes en Inde, autour des chaines forçat de son enfance, auxquelles elle accroche des portes bonheur, un fermoir barillet serti de pierre et d’émail gravés de messages.

A peine revenue à Paris, elle poste des images sur Instagram et bingo, 3 mois après elle a tout vendu, la belle histoire a commencé.

Elle adore les joyeux mélanges, alors pour accrocher le loquet en collier ou bracelet, elle s’amuse à remplacer les chaines par des fils de coton ou de soie teint et bénis (évidemment) dans les temples. C’est complètement ésotérique, baba-cool et bohême, pas du tout mon style à priori, mais Marie me passe toutes ses breloques autour du cou, et là j’adore, je suis prise du virus « more is more », j’ai envie de tout garder parce qu’en portant ces bijoux j’ai un peu l’impression de devenir quelqu’un d’autre.

A ce moment un homme charmant débarque, Marie me le présente c’est son amoureux, il est passé par là juste pour voir Marie… Ses yeux font des loopings, elle ne regarde que lui et lui ne regarde qu’elle, je leur dit « c’est beau l’amour quand même» ça les fait marrer, je suis obligée de leur expliquer que moi après 30 ans de mariage c’est plus tout à fait le même registre mais que c’est bien quand même… Marie me regarde avec une pointe d’admiration, 30 ans quand même … Les jeunes couples, les vieux couples, voilà un sujet qui pourrait nous faire une soirée entière mais on est là pour parler bijoux … son amoureux repart, fin de l’intermède.

Depuis quelques mois, le succès a littéralement dépassé Marie, mais elle garde la tête sur les épaules. Elle travaille sur commande, elle gère ses stocks au cordeau quitte à gérer la pénurie, elle a 4 points de ventes supers impliqués qui travaillent sa marque avec attention, By Marie qui l’a lancée, mais aussi Montaigne Market, Avant-Garde à Genève, et Addict à Nice, et elle passe son temps sur Face Time avec ses Indiens de Bombay et Jaipur, à tout heure de la journée décalage horaire oblige. Elle rigole et dit qu’ils ont ensemble une grande intimité, parce que quand les Indiens appellent le matin et qu’elle a une serviette sur la tête et qu’elle se bat pour habiller ses filles il faut bien répondre, la production n’attend pas.

Elle garde le cap et perfectionne son savoir faire, elle va se lancer dans une ligne en argent pour avoir des prix abordables dans les boutiques, et elle entretient une clientèle privée à laquelle elle propose des pièces sur mesure. La petite entreprise est en train de devenir familiale, son amoureux l’aide le soir, après son boulot de dentiste, vraiment il est très très amoureux celui là, c’est pas mon Raymond qui m’aurait aidé à la compta quand je faisais mes bijoux, je commence à me dire que Marie, décidément a trouvé un mec en or …

On digresse pas mal en parlant du business des bijoux, de la complexité culturelle du travail avec les Indiens (merveilleux et cauchemardesque en même temps, elle a des palpitations quand elle va récupérer ses protos à la douane, c’est épuisant !) de la difficulté d’entreprendre, de la pression qui monte quand on doit faire face au succès, parce que finalement dans ce métier, ce qu’il y a de plus périlleux, c’est de durer, de vivre de son art sans perdre son âme.

Marie répète que si elle a du succès, elle ne veut pas être à la mode. Il y a chez elle ce refus d’entrer dans un système, cette résistance à la notion de l’air du temps. Elle revendique ce style singulier qui n’appartient qu’à elle, le sur-mesure, le temps passé sur un objet, et elle me parle de sa bande de copine qui sont toutes comme elle, des entrepreneuses créatives qui veulent rester indépendantes, Diane Goldstein (les kimonos Mono-ki) , Marion Graux (la céramiste), Johanna Innocenti (les sacs Sanarti), et Valérie Hajage (Hod Jewelry).

Marie commence à remballer ses chaines, ses loquets et ses jolis cordons, nous sommes là depuis un moment, nous continuons à disserter sur ses voyages en Inde écourtés par sa nouvelle vie de famille, et son besoin de s’ancrer dans la durée.

Je la regarde avec les yeux d’une ainée qui serait passé dans les mêmes affres et qui sait que le chemin vers l’équilibre est parfois tortueux.

Nous faisons une dernière photo dans le hall d’entrée de l’hôtel Power, Marie fait son cinéma et moi la grimace, je sais qu’il n’y a pas qu’autour des bijoux que nos chemins se croisent. Feignasse, fêtarde, caille-ra ? Peut-être. Passionnée, impulsive, instinctive ? Sans aucun doute.

C’est marrant, ça me rappelle quelqu’un tout ça …

Photos Sara Clavelly

Portrait N&B Gianluca Fontana

 

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Les mille et une lumières de Noor

Le deuxième arrêt sur image de ma fashion week, c’est ma rencontre avec une princesse.

J’ai un peu tardé à vous le raconter, parce que rencontrer une princesse, ça impressionne.

J’ai beau avoir mon âge, les contes de fées ne me laissent pas de marbre.

Et Noor Farès est une héroïne directement sortie d’un conte, sans doute le plus mythique : elle est l’incarnation moderne de la Shéhérazade des Milles et Une Nuits.

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Derrière le sourire de Lise Vanrycke

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Lise est une des premières créatrices de bijoux que j’ai rencontrée dans ma vie antérieure, quand j’étais moi-même créatrice, il y a pile 10 ans.

A mon premier salon Première Classe en 2006, j’étais sa voisine, et je l’observais avec la curiosité du néophyte, parce que tout était absolument parfait et cohérent sur son stand, et qu’il ne désemplissait pas du premier au dernier jour.

Lise faisait carton plein à chaque salon, suscitait l’envie, les convoitises, et toute mon admiration. Je suis format grande sauterelle quand elle est plutôt format coccinelle, mais je l’ai toujours regardée comme une grande, et les années n’ont pas démenti mon pressentiment.

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