Amélie Viaene, à la recherche du pur mouvement

La dernière semaine d’aout est toujours pour moi un doux « torture-test ».

Mon cerveau est engourdi par de longues semaines d’inactivité, alors qu’il meurt d’envie d’en découdre.

Mes jambes sont habituées à de nombreux kilomètres de course, vélo ou rando dans l’immense nature et n’ont plus que le bitume parisien et les sentiers balisés du bois de Boulogne pour calmer leur ardeur.

Mon courage est aussi vivace qu’un marshmallow fondu au soleil, alors que l’horizon se remplit de dates, d’événements, réunions, projets et contraintes en tout genre.

Mon œil saturé de purs horizons a du mal à intégrer les nouveaux diktats de la mode automne-hiver : la coupe ou bol ? aaaffreux… Le pantalon taille haute  qui fait le look eighthies façon Thelma et Louise ? Brrrr … La veste blazer over sized façon Mélanie Griffith dans Working Girl ? Beuurk …

Le seul truc qui m’a branché de façon évidente en ouvrant les yeux sur le ELLE et TENDANCE DE MODE, c’est la touche de rouge en accessoire incontournable de la rentrée, facile et vitaminé. J’adore ce truc, et je vais l’adopter en urgence, en mettant un fil rouge sur tous mes bracelets Apriati !

Pour les livres, les news, les nouveaux trucs, j’ai tout zappé , comme si l’éternelle esbroufe des nouveautés de la rentrée avait usé son effet « born-again ».

C’est dans cet état contradictoire, le cerveau en jachère et le corps turbulent que je m’attache à mon bureau pour reprendre le chemin de l’écriture, sur mon blog ou ailleurs, mais avec cette contrainte pour tenir le coup : faire light pour reprendre en douceur le rythme de la rentrée, sans claquage ni courbature.

Quoi de plus évident que la légèreté pour parler d’Amélie Viaene ? Créatrice que je suis depuis un moment et que j’ai rencontrée chez elle, dans son charmant appartement perdu au fin fond du 18ème, au début de l’été

Amélie est une jeune femme ravissante, longue liane brune auréolée d’une chevelure sauvage, douce, souriante, un peu planante, une héroïne échappée d’un conte de Perrault, égarée dans le Paris du XXIème siècle.

J’avais entendu parler d’elle de façon très élogieuse par Valentine Lecêtre, la créatrice du salon Carat, qui avait craqué sur un très beau modèle en saphir de Ceylan de sa collection Idéal.

Et puis en décembre dernier, Amélie m’a envoyé une invitation pour la rencontrer dans le PopUp store de la Galerie Vivienne, ou elle s’était installée juste avant Noël.

J’y suis passée parce que son Instagram avait éveillé ma curiosité, et que j’adore ce lieu de Paris, entre la place des Victoires et le Palais royal, un lieu ou il fait bon flâner pour ressentir les vibrations du vieux Paris.

J’étais tombée sur une Amélie folle de joie, elle venait de remporter le grand prix de la création de la Ville de Paris, qui désigne tous les ans un talent émergeant dans le domaine de la mode, du design et des métiers d’art. Elle rayonnait littéralement, il émanait d’elle quelque chose d’un peu magique, d’où cette analogie quasi immédiate entre sa personne, pourtant bien réelle, et les héroïnes fantasmatiques des contes de Perrault.

Elle m’avait présenté ses créations, et j’ai été totalement séduite par son travail, en particulier par ses bagues, qui sont de véritables sculptures, un travail d’épure et de mouvement qui transforme une forme basique, le cœur par exemple, en une bague au mouvement inédit et incroyablement moderne.

J’ai eu tout de suite l’impression que son travail était hors temps, à la fois ancré dans la fantasmagorie du moyen âge, mais aussi très futuriste, une sorte de paradoxe esthétique moitié «Game of Thrones», moitié Guerre des étoiles, le tout dans une pureté ascétique.

J’étais sortie de la boutique en me disant que cette fille avait un talent fou, et qu’il fallait que je fasse son portrait en urgence. Et puis le temps est passé, je suis partie dans le tourbillon de mon propre boulot, et ce n’est qu’en juin que nous nous sommes revues.

Amélie vit dans un Paris lointain pour moi. Un quartier en renaissance autour du métro Marx Dormoy, un de ces quartiers bobos où l’épicier marocain côtoie un restaurant vegan, où l’ancienne place du marchéa été rénovée pour offrir un espace de promenade lumineux, un quartier longtemps oublié mais qui est en passe de redevenir désirable, en misant sur son charme désuet et sa patine d’ancien quartier populaire.

L’appartement d’Amélie est à son image : clair, pur, impeccablement rangé, avec cet odeur de parquet ciré qui vous rappelle les vieilles maisons de famille dans lesquelles tout le monde est heureux de se retrouver pour manger les gâteaux confectionnés par l’aïeule. Un mélange harmonieux de souvenirs, de meubles vintages, de simplicité, et de poésie.

Elle nous a conduit, Sarah et moi, dans la pièce qui lui sert d’atelier, petite mais baignée de lumière, organisée au cordeau, avec son établi d’artisan joaillier en bois, son bureau, ses boites d’archives et ses livres d’inspiration.

Sarah a pris son appareil photo, et j’ai écouté Amélie me raconter son histoire d’une voix tamisée, une histoire ponctuée par la danse de ses mains, sorte de joli mouvement qui traduit l’énergie créative de cette jeune femme intense, passionnée à la fois par l’épure et par le mouvement.

Amélie me raconte qu’elle est venue au bijou tardivement.

Jeune, elle se destinait au stylisme, elle a fait un bac qui prépare aux métiers d’art dès le lycée, puis elle a quitté sa province.

Pressée par le besoin de gagner sa vie, elle m’avoue qu’elle n’a pas pu poursuivre ses études, et qu’elle devient mannequin.

Je ne suis pas étonnée que cette ravissante brune soit passée par là, mais je ressens chez elle une réticence à en parler, comme si ce passage n’avait été ni choisi, ni plaisant, plutôt une sorte de détour contraint par rapport à l’objectif qu’elle s’était fixée.

Certaines personnes tirent fierté de leur beauté, pour Amélie il me semble que c’est l’inverse. Elle cherche à la faire oublier, ce qui la rend encore plus mystérieuse et intense.

Il suffit de regarder son Instagram pour voir qu’elle se cache derrière son travail, ses créations, ses pierres, son atelier, ses voyages. Les rares photos d’elle sont prises de loin, ou en groupe, on ne voit pas bien à quelle point elle est gracieuse et attire à elle la lumière dans la réalité.

Ce qu’elle valorise, c’est son travail, une forme d’ascétisme de la création, la concentration sur ses sculptures de cire qui deviennent des bijoux, son travail manuel qui aboutit à des bagues somptueuses de simplicité et d’épure, mais dont le mouvement inédit arrête l’œil.

Elle me raconte qu’après son expérience de mannequin, elle a travaillé dans le luxe, elle est devenue commerciale, pour des grandes marques comme Max Mara ou Mont Blanc.

De cette partie de vie elle ne dit pas grand chose, à part que c’était une nécessité, et je comprends qu’elle sait ce que c’est que travailler juste pour avoir à gagner sa croute.

Décidément, elle est l’inverse des hit girl d’Instagram qui font la promo de leur lifestyle reçu en héritage…

Très vite, elle a pris sur son temps personnel pour suivre des cours du soir sur la création de bijoux à la Mairie de Paris, puis elle a enchainé avec l’école BJO, pendant un an. C’est grâce à ces formations qu’elle s’est rassurée sur sa capacité à créer des bijoux de ses propres mains. Elle en avait envie, mais elle ne se sentait pas forcément à la hauteur ;

Dès 2003, elle dessine sa première collection, et en particulier cette bague en forme de cœur dont le mouvement a été légèrement twisté, et qui est devenu son empreinte, un de ses basiques, qu’elle vend à la fois aux femmes et aux hommes .

Je suis fascinée par les formes de ses bagues, qui m’apparaissent aujourd’hui hyper avant-gardistes.

Amélie a commencé à créer en 2003 des bijoux singuliers, organiques et enveloppants, précurseurs des nouveaux portés si en vogue aujourd’hui, comme la bague Rokia de la collection Essentiel qui se porte sur deux doigts, la bague Loop, aussi belle en recto qu’en verso, ou cette bague Hélice qui se combine à deux, et dont la forme organique semble aussi bien épouser le dessus que l’intérieur de la main.

 

Il y a aujourd’hui toute une famille de créatrices qui ont préempté cet univers de l’épure et du mouvement autour des nouveaux portés, mais il me semble que Amélie fut dans les premières, et que cette vision de précurseur mérite d’être souligné dans son travail.

Elle me montre toutes les pièces uniques qu’elle a développées autour de pierres particulières, car c’est aussi cet axe la qui la passionne. Elle cherche toujours à interpeller, à donner une lecture du bijou différente, voir multiple.

Au premier coup d’œil, ses bagues sont de facture classique. Mais on est vite fixé sur un détail différent, un angle particulier qui transforme la perception de la forme, et qui magnifie la pierre.

Dans sa ligne Célébration par exemple, elle me montre le solitaire, qui paraît extrêmement simple. Et pourtant, le diamant est mis en valeur de façon exceptionnelle par un serti original qui fait loupe, et par son rehaussement aérien.

Elle m’explique qu’elle a développé une clientèle privée qui vient la voir pour le sur-mesure, et que les bagues de fiançailles sont une belle partie de ses commandes.

Elle est aussi avant-gardiste dans ce domaine, elle a été une des premières à créer un modèle parfaitement complémentaire entre l’alliance et la bague de fiançailles, par un emboitement de formes parfait qui de fait plus qu’un sur la main. Sa propre bague de fiançailles en forme de Stardust et alliance sont la parfaite réalisation de ce modèle.

Depuis 2003, Amélie a avancé avec ténacité et patience, construisant son projet pas à pas.

Elle fait un stage dans la maison Georland, où elle apprend à dessiner les projets de bijoux à la gouache. Cette étape est essentielle pour elle car elle constitue une grande partie de la création du bijou.

Comme tous les créateurs qui font du sur-mesure, la collaboration de la création avec le client est clé pour elle, et le dessin est le premier pas pour faire rêver sur le futur bijou.

Elle aime écouter, imaginer pour une personne particulière, dessiner pour faire vivre les couleurs et les formes,  puis trouver la pierre unique si il n’y en pas au départ.

Cette première étape ayant été validée, elle se met à son atelier et elle sculpte son prototype en cire, qui sera un exemplaire unique, adapté au millième de millimètre près à la taille de son ou sa cliente, et à la forme de sa pierre.

A ce stade de notre entretien, je lui demande de me montrer. Elle s’assied à son établi, sort ses limes et ses cires, et me montre concrètement comme elle crée une forme.

Je suis impressionnée par ses mains si précises, et par l’exactitude de son œil. Elle m’explique qu’avec l’expérience, elle arrive à réaliser un protopype de cire d’une grande précision, dans laquelle les griffes sont intégrées, permettant de construire un volume d’un seul bloc.

Une fois le prototype en cire fini, elle fait appel à un fondeur qui va réaliser le modèle en or à partir de la technique ancestrale de la fonte à cire perdue. Elle récupère la pièce et réalise elle même la reprise de fonte, qui est un travail de ponçage, le plus ingrat et le plus long sur la pièce. Mais elle ne délègue à personne, car le diable se cache dans ce type de détail.

Elle me montre tous ses modèles uniques faits à partir de pierres exceptionnelles, comme cette tourmaline rose, cette turquoise cabochon, ou cette cornaline à l’orange vitaminé, qui semblent intégrées à la forme de la bague comme si elle y étaient nées.

Il y a dans le travail d’Amélie une précision qui ne laisse rien au hasard, précision difficile à évaluer sur une photo.

Il faut voir ses bagues, les essayer, sentir leur confort incroyable et surtout, ressentir cette émotion qui passe dans toutes ses créations, cette recherche de la perfection qui en font des pièces uniques émouvantes .

Cette jeune femme discrète est absolument immergée dans son travail, et ne délègue quasiment rien. Si elle avance pas à pas, c’est pour maitriser tout son processus de création, et je ressens en elle la vraie flamme de l’artiste, qui ne fait aucune concession, ni au marché, ni à la mode, ni aux tendances, ni aux lois du commerce et du marketing.

Elle ne fait pas de salon, elle n’expose pas dans un showroom, elle ne fait pas de relations de presse, elle n’a pas le temps, elle travaille sur ses créations.

Elle est aujourd’hui reconnue dans le domaine des métiers d’art, et elle a reçu différents prix qui ont salué l’exigence de son travail, façon si particulière qu’elle a de s’affranchir des codes de la joaillerie, tout en réalisant un travail d’une pureté classique absolue.

Elle a voyagé au japon ou elle a représenté l’artisanat français dans une sorte de G7 de l’artisanat et de la création, elle vient d’obtenir une bourse par la fondation de la Banque Populaire, qui va lui permettre de financer son prochain Pop-Up Store , qui ouvrira du vendredi 24 novembre au dimanche 10 décembre 2017, au 39 de la Galerie Vivienne.

Amélie avance, elle est reconnue comme un talent en devenir, et ce vent favorable semble avoir décuplé son énergie.

Il faut la rencontrer par ce qu’elle est un peu magique et que ses bijoux sont à son image.

Sa personnalité et ses choix m’interpellent, le fond plutôt que la forme, l’être par rapport au paraître.

Et c’est là que je réalise à quel point je suis saoulée de ce narcissisme débridé qui nous mène tous au bord du gouffre.

Plus un Instagram sans selfies, auto portrait frénétiques, moi au réveil, moi sur la plage, moi avec mes copines, moi avec mon amoureux, moi au coucher du soleil, moi en habit de lumière … et moi la première !

Je ne me positionne pas en censeur du narcissisme forcené qui nous habite, étant moi même, malgré toutes mes réserves, totalement prisonnière de ce système.

Les réseaux sociaux ont déréglé notre égo, ils ont fait de nous les héros autoproclamés de notre propre vie, les avatars grotesques de notre quotidien glorifié autour des hashtags amour, gloire et beauté, faisant ainsi de nous des clones, sur le décor d’un bonheur de mascarade.

Et en même temps, ceux qui ne se révèlent pas restent dans l’ombre du système, et deviennent aussi obscurs que les artistes maudits du XIXème siècle.

C’est comme si la nouvelle règle était «Soumets toi au narcissime collectif, ou bien disparaîs».

Et je ne vois pas de contournement à cette règle implacable. Même ceux dont j’admire le plus le travail intellectuel ou créatif ont fait des concessions, ont dévoilé un peu d’eux même, par nécessité.

Amélie a du être elle même saoulée par sa propre image, pour ne plus avoir du tout envie de l’utiliser comme un appât.

Sur ce, je remets ma casquette, de marketing girl, je vais poster cette vidéo que Sarah a réalisée pendant notre rencontre avec Amélie, et en bonne élève des réseaux sociaux, je vais me faire ma pub, et celle de la jolie Amélie, parce que je suis là aussi pour faire en sorte que les artistes qui souffrent d’un déficit de narcissisme se soignent chez moi, et avec moi.

Amélie Viaene, 06 20 04 12 10

PopUp store Au 39 Galerie Vivienne, Paris 2, du vendredi 24 novembre au dimanche 10 décembre 2017

Photos et Vidéo : Sarah Clavelly

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