Flavie, la vraie vie de la joaillerie

En ces temps de semi-confinement chronique, Instagram est une lucarne ouverte sur le  monde. Ça donne l’impression d’une pseudo normalité, mais comme tout pseudo, ce n’est qu’un emprunt à la réalité, qui elle, malheureusement, est en train de se vider d’une grande partie de son contenu.

Ça devient vertigineux, on se demande comment on peut émettre une telle logorrhée d’images quand au fond, on ne fait plus grand-chose de remarquable. Alors on rabâche, on radote, on dilue un ordinaire de plus en plus ordinaire, jusqu’à la nausée. On va finir par mourir noyés dans l’insignifiance. A tel point qu’en ce moment, quand je rencontre une vraie personne pour de vrai, je suis quasiment en état de transe. Il m’arrive quelque chose d’extra-ordinaire, au sens propre du terme.

C’est ce qui m’est arrivé la première semaine de janvier quand j’ai rencontré Flavie de flav_ joaillerie.

Je l’avais repérée sur Insta justement, parce que toutes les photos qu’elle poste sur son compte dégagent l’énergie de la vraie vie. On sent que chaque bijou qu’elle façonne sur son atelier de ses mains couvertes de bagues lui ont donné du travail, mais surtout, une joie effervescente.J’avais noté l’éclectisme de ses créations, son savoir-faire sur des pièces d’exception, sa créativité inspirée de l’antiquité égyptienne et des Dieux de l’Olympe, sa bague de petit doigt siglée comme une signature, mais surtout son style, un mélange d’impertinence complètement rock et de fraicheur angélique. Quand je l’ai contactée fin décembre, elle m’a accueillie avec enthousiasme et m’a tout de suite invitée dans son atelier du quartier de l’Opéra, là où nichent une grand partie des meilleurs artisans joailliers de la capitale.

L’atelier de Flavie est en étage, un petit duplex constitué d’une pièce principale très lumineuse carrelée de blanc qu’elle partage avec de jeunes apprentis, sous laquelle elle a installé un minuscule boudoir pour recevoir ses clients. Comme tous les artisans, elle porte une blouse blanche qui protège ses vêtements, mais elle a soigné sa tenue pour nous.Top noir scintillant de paillettes, pantalon noir, ses oreilles, mains et cou sont ornés d’une savante accumulation de bijoux qui lui donnent ce style rock naturellement désinvolte. Mais ce que j’ai remarqué immédiatement, c’est ce long trait d’eyeliner du même vert que ses yeux étiré jusqu’à la tempe qui lui donne l’air d’une Néfertiti moderne.Flavie a pris ses plateaux remplis de bijoux, et nous nous sommes installées dans le petit boudoir, où Delphine, ma photographe l’a shootée en salve en poussant des exclamations d’enthousiasme. Parce que Flavie est tout simplement ravissante. Elle s’est mise à nous raconter son parcours, et j’ai reconnu dans la danse de ses mains et dans son sourire clair l’essence du charme le plus rare, ce charme qui s’ignore comme une trace de la candeur de l’enfance. Je lui fait remarquer qu’elle a l’air jeune, Flavie me confirme.

«Oui, je suis plutôt jeune dans le métier. Pourtant, je n’ai pas commencé par la joaillerie, mes parents voulaient que je fasse «de vraies» études…  J’ai fait d’abord 5 ans d’histoire de l’art et d’archéologie à la Sorbonne, et après seulement, j’ai passé mon CAP de joaillerie en alternance chez Cartier. Ensuite, tout s’est bien enchainé.»

Je comprends que c’est de la période Sorbonne que lui vient son coup de foudre pour l’antiquité et notamment l’Egypte, où elle puise aujourd’hui une bonne partie de son inspiration.

« Oui me dit-elle, j’ai une passion pour cette période tellement riche, il y a tant d’histoires à raconter, et j’adore les références esthétiques.

D’où le maquillage Néfertiti ? Evidemment !

La joaillerie est une vocation depuis l’enfance pour Flavie, mais elle doit attendre ses 23 ans pour accéder au CAP de joaillerie. Pendant cette période, elle trépigne d’impatience mais garde son cap. Elle consacre tout son temps libre à travailler comme hôtesse de vente sur les prestigieux évènements de la Maison Cartier, notamment le Salon International de la Haute Joaillerie à Genève. A force de travailler pour la marque, elle gagne la confiance du responsable des équipes, lui donne son CV et le harcèle littéralement pour faire passer sa candidature. On lui répond qu’elle n’a aucune chance, elle s’entête, insiste, elle veut faire son CAP en alternance chez Cartier.La force de sa détermination finit par convaincre, c’est le premier coup de pouce du destin de Flavie. Son patron parle d’elle à la DRH, son CV remonte sur le haut de la pile. Elle est enfin prise dans la grande maison tant convoitée dans laquelle elle passera 3 ans, avec une alternance de 3 jours/2 jours entre le travail et sa formation. Je lui demande pourquoi elle n’est pas restée chez Cartier, la maison de joaillerie la plus puissante et la plus convoitée du monde.

Le statut d’artisan joaillier dans ces grandes maisons, c’est la cheville ouvrière. Tout part de nous, mais on était en bas de l’échelle par rapport aux designers, pas moyen de percer ce plafond de verre ; Et moi je voulais évoluer, alors je suis partie.

A la sortie de Cartier, elle postule pour un job à Hong Kong, dans une des plus grandes marques de joaillerie de la mégapole chinoise. Clairement, sa formation initiale est un atout, mais elle est en concurrence avec une dizaine de jeunes femmes tout aussi compétentes qu’elle pour le poste. Le deuxième petit coup de pouce du destin dans la vie de Flavie s’appelle Joël Arthur Rosenthal, alias JAR.

J’ouvre une petite parenthèse dans l’histoire de Flavie, parce que croiser JAR, quand on est une jeune femme qui envisage une carrière d’artisan créateur de joaillerie, c’est être bénie par Dieu lui-même. Pourtant à ce moment-là, Flavie n’avait pas réalisé sa chance.

Quand on m’a dit que je devais rencontrer Joël Rosenthal, parce que c’était lui qui était chargé de choisir la candidate pour le poste, je n’ai pas fait le rapprochement…

Pas si étonnant.

Le grand public ne connait pas le nom de JAR, son nom se murmure dans un groupe qui ressemble à une société secrète : des célébrités triées sur le volet par le créateur lui-même, les artisans des meilleurs ateliers de joaillerie et les experts des plus grandes salles des ventes de Paris et New York. Depuis la fin des années 70, JAR règne sans partage sur le monde le plus élitiste de la haute joaillerie, à tel point que dans le dernier et unique portrait qui a été fait de lui par Vanity Fair en 2013, il est surnommé « Le fantôme de la place Vendôme ».

Né dans le Bronx en 1943, JAR s’est installé à Paris après des études d’histoire de l’art à Harvard et a fait de la célèbre place son quartier d’élection. Son style unique, entre bestiaire fantastique et flore merveilleuse est baroque et flamboyant, ses bijoux sont considérés comme des œuvres d’art. Il est connu pour avoir réintroduit dans la haute joaillerie des matériaux inédits (titane, aluminium) et une technique de pavage d’une précision millimétrique dans laquelle le support disparait au profit des pierres précieuses. Il n’a pas de site, pas de catalogue, pas de communication, il n’existe que par le bouche à oreilles d’une clientèle assignée au silence. Même sous la menace de la torture, aucune de ses clientes prestigieuses, d’Ellen Barkin à Gwyneth Paltrow en passant Maryvonne Pinault ne parleront de lui à un journaliste, au risque d’être excommuniée. Personnellement, je serais prête à vendre père et mère pour une rencontre avec JAR… c’est dire.

C’est cet illustre et mystérieux personnage que Flavie rencontre à 26 ans lors d’un entretien d’embauche hors du commun pour cette grande marque Hong-Kongaise. Flavie sourit en se souvenant de cet épisode épique :

Ça s’est joué à très peu de chose, mon nom de famille… je m’appelle Flavie Paris… Il m’a dit « Miss Paris à Hong Kong, c’est formidable, le poste est pour vous ! » Et voilà !  

Il y aurait donc des noms qui portent bonheur ? Toujours est-il que Miss Flavie Paris a gagné son ticket pour Hong Kong où elle a tout appris de la création et de la production. Pour une jeune française, le mode de management à la chinoise bouscule légèrement sa sensibilité, mais elle y trouve son compte. De cette exigence implacable, elle apprend toutes les ficelles du métier, mais elle réalise aussi qu’elle a besoin de liberté. De retour à Paris, elle sait qu’elle est armée pour lancer sa propre marque, elle en rêve depuis toujours et le fait sans attendre.

Tout en me racontant son parcours, Flavie à sorti ses bijoux du plateau, et je commence à regarder toutes ses créations. J’y retrouve cet éclectisme qui m’a interpelé sur son Instagram, elle est capable de faire une traditionnelle bague cocktail en diamants et topaze au style art déco très abouti (la bague Cléopatre) comme des bijoux beaucoup plus légers dans l’air du temps. Ses boucles d’oreille en fil d’or  (les boucles Vertige), ou cette bague d’oreille Déméter qui me tape dans l’œil direct.Elle m’explique que le bijou sur-mesure est sa principale activité, et que cette démarche qui l’emmène vers la demande du client, la pousse à une certaine souplesse de style, exercice dans lequel elle excelle.

Nous remontons dans l’atelier pour profiter de la lumière du jour et nous essayons tous ses bijoux sous l’objectif de Delphine. Je ne résiste pas à l’essai de la fameuse bague d’oreille, un truc génial pour en rajouter sans avoir à passer par la case piercing qui me rebute définitivement.C’est là que Flavie me dit qu’elle est percée de partout, les oreilles évidemment mais le nez et le nombril aussi. Elle adore ça, et la découverte récente de la danse indienne importée de Bollywood n’a fait qu’amplifier sa passion pour le bijou-ornement de toutes les parties du corps, voire comme accessoire de danse. Et comme pour renchérir, elle me montre ses deux dernières bagues Bollywood, deux anneaux ornés d’une rivière de chaines qui dansent avec les gestes de ses mains.Mais ce sont les symboliques de l’Egypte antique qui restent au cœur de ses inspirations, notamment la forme pyramidale.Elle utilise beaucoup la taille princesse inversée (taille carrée) qui met en valeur la forme pyramidale de la culasse dans ses lignes iconiques Hatchepsout, Ramsès ou Paris by Paris. On a tout essayé, j’ai aussi beaucoup aimé sa ligne d’anneaux engrenage, un design un peu mécanique et plus masculin.Et j’adore tout particulièrement bague zigzag Mayyuma, qui reprend le hiéroglyphe symbolisant l’eau et les vagues.Flavie aime poser ! Elle joue le jeu avec un enthousiasme désarmant de naturel, avec ou sans sa blouse mais toujours sans chichi, comme j’imagine qu’elle est dans la vie.

Parce que de sa passion pour la danse indienne aux cours qu’elle donne deux jours par semaine à l’école de joaillerie, Flavie mène une vie intense. Dans cet élan joyeux, elle propose aussi à ses clients de passer une journée avec elle à l’atelier, pour leur proposer de vivre les premières étapes du développement de leur bijou.

C’est le mois de janvier, il fait gris, il fait froid, il y a le Covid qui traine, mais j’ai tout oublié pendant cette matinée vitaminée avec Flavie.Parce qu’à l’inverse de ses mentors, la grande Maison Cartier et l’insaisissable icône Joël Arthus Rosenthal, Miss Flavie Paris fait vivre sa passion joaillière à l’éclatante lumière du jour et non plus à l’ombre ténébreuse du secret.

La fin du secret, le partage, le dévoilement, la danse du quotidien, mode salutaire de la nouvelle génération ou fin de la machine à rêve ? Who knows … A en croire l’exemple de Flavie, c’est plutôt la recette de sa réussite, et par la même, du bonheur !

Photos Delphine Jouandeau

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