L’Indian Way de Dorothée Sausset

Dans la famille des créatrices de bijoux, Dorothée Sausset appartient à la catégorie des « Aventurières » et rien que pour ça je l’admire, moi qui n’ai jamais pu m’échapper durablement hors du périphérique parisien.

Elle a roulé sa bosse dans les Caraïbes, à Cuba, en Amérique du Sud, avant de se poser définitivement en Inde pour y faire des bijoux, d’abord pour les autres, et maintenant en son nom.

J’ai repéré son compte Instagram parce que j’y ai tout de suite reconnu l’Inde, ses couleurs éclatantes, sa lumière magique, ses paysages somptueux, ses effluves de jasmin et ses lieux sacrés. Moi qui ne suis pas du tout branchée ni yoga, ni méditation, ni talisman, ni bijoux ethniques, j’ai tout de suite adoré le compte de Dorothée, parce que ses bijoux sont ravissants, mais surtout parce que tout m’apparaissait authentique, sincère, dénué de ce folklore factice qui fait le lit des gourous New Age à la mode et des créatrices qui se mettent dans ce sillage juteux.Je l’ai déjà dit mais là je le clame, cette mouvance de pensée positive qui prêche le bien-être H 24 à longueur de vidéos sur les réseaux sociaux et qui pille sans vergogne les préceptes de croyances ancestrales me provoque un prurit. J’ai d’ailleurs moi-même failli succomber aux chants des sirènes d’un coach particulièrement convaincant promu par une charmante influenceuse de la sphère yoga. Il me proposait de reprogrammer mon cerveau sur un mode Winner, c’était très tentant pour une apôtre du self-bashing. Quand il m’a annoncé ses conditions financières, j’ai compris que le lavage de cerveau avait déjà commencé, et je me suis réveillée in-extrémis pour éviter de sombrer dans la secte du bonheur.

Mais si je fuis les gourous parisiens de la reprogrammation positive, les séances de Kundalini Yoga à 6000 followers en life et les propositions de jeûnes à base de tisane d’artichaut à 3000 € la semaine dans une grange en Lozère, je n’en reste pas moins fascinée par les expériences de vie ancrées dans la réalité de la culture Hindouiste ou Bouddhiste. J’admire l’engagement de ceux qui partent pour de vrai chercher le graal. Et puis ça me parle de notre vide spirituel, parce que comme beaucoup, si je vais dans une église, c’est plutôt quand elle est vide et silencieuse. Ses vieilles pierres, ses dentelles gothiques, son atmosphère parfumée d’encens et le rayon de soleil qui perce dans les vitraux me touchent plus que la messe du dimanche. Si l’étincelle de la spiritualité brille encore, elle nous vient de contrées lointaines, elle a quitté notre glaçante modernité.

Comme les archéologues, les grand reporters, les volcanologues, les médecins sans frontières ou les écrivains voyageurs, Dorothée a le voyage inscrit dans son ADN. Et si elle a su combiner sa passion avec son métier, c’est que les deux sont indissociables et font de sa vie une histoire d’un exotisme romanesque, surtout vu par moi qui vis depuis plus de 30 ans porte d’Auteuil avec un auvergnat.

J’ai contacté Dorothée en Février qui m’a dit qu’elle habitait à New Delhi et nous avons convenu d’un rendez-vous lors de son prochain voyage à Paris, chez une amie où elle serait de passage.

Nous nous sommes retrouvées un très beau jour d’avril, Dorothée est venue nous accueillir, ma photographe Delphine et moi, à la grille d’une maison de campagne nichée en plein Paris. En jean, pull noir et Birkenstock, je sens que Dorothée a délaissé le vestiaire parisien pour un look cool qui n’attend que le retour des saris flamboyants et des blouses indiennes légères.

A Paris elle est en transit, elle a un peu perdu les codes, elle est devenue plus indienne qu’une indienne, j’en veux pour preuve cette mèche rose dans ses cheveux, vestige de Holi, la somptueuse fête de la couleur qui célèbre en Inde le passage de l’hiver à l’été. Elle nous installe dans la salle à manger, son amie Marie travaille devant son ordinateur à coté, les enfants jouent à l’étage, il y a de bonnes ondes dans cette maison

D’une voix douce, posée, Dorothée a commencé à me raconter sa vie devant un thé et une sélection de ses bijoux disposés sur une jolie nappe indienne.Jeune, Dorothée ne tient déjà pas en place, et ce n’est pas un hasard si elle commence à bosser à 20 ans et des poussières pour Nouvelles Frontières. C’est en sillonnant les Caraïbes pour la grande agence de voyage qu’elle a son premier coup de foudre pour un homme et pour le pays. Elle pose ses valises à la Havane, vit 2 ans à Cuba, 6 mois au Chili, et sillonne toute l’Amérique du Sud, où elle prend le goût de chiner des objets d’artisanat local. Quand elle revient à Paris, elle rencontre Géraldine Valluet, une talentueuse créatrice de bijoux qui l’initie au métier et elle monte une boutique de bijoux près de la rue de Charonne.

Mais le virus des voyages ne la lâche pas et à 30 ans, Dorothée décide de partir en Inde avec une amie pour chiner des objets anciens.

A peine débarquée à New Delhi, rebelote, son cœur bat la chamade, pour la terre indienne en général, et pour l’antiquaire indien qui les accueille en particulier.

Et là j’ouvre une parenthèse.

A mon premier voyage à Jaipur en 2007, j’ai eu le même syndrome, un trouble dument répertorié qu’on appelle le « Syndrome du voyageur ». Il y a des endroit qui vous font perdre la boule, au sens mystique du terme, comme à Jérusalem où certains voient Dieu à chaque coin de rue, ou bien au sens esthétique, comme à Florence, où l’abondance d’œuvres d’art peut vous plonger dans un délire Stendhalien. J’ai eu une passion pour l’Inde qui s’apparente à une passion charnelle, parce qu’elle s’étendait à tout ce que je voyais, touchais, respirais, mangeais, écoutais.

Et cette passion aurait très bien pu s’étendre à la gente masculine de ce pays, car il faut le dire, les indiens sont beaux, charmants, doux, sensuels, leur peau veloutée caramel fait pâlir d’envie nos carnations blafardes sous le soleil flamboyant du Rajasthan. Bref l’homme indien est une bombe (Naveen William dans « Le patient Anglais ça vous rappelle un truc ?) phénomène encore amplifié par le regard d’admiration éperdu qu’il porte sur la femme occidentale, à ses yeux libre, éduquée, belle évidemment.Moi à l’époque je n’ai pas succombé parce que mon chemin n’a pas croisé celui de Naveen (hélas ? Heureusement ?), mais Dorothée oui, parce que son antiquaire était encore plus beau que Naveen… Elle a une nouvelle fois posé ses valises à New Delhi où elle vit maintenant depuis 18 ans.

Elle m’explique que le début a été un peu difficile, parce qu’elle fréquentait très peu la communauté française, et qu’elle a souffert de solitude, et évidemment du gap culturel. Mais Dorothée est toujours en mouvement, et c’est par le travail qu’elle s’est ancrée en Inde. On vient la chercher pour sa compétence dans les bijoux et les accessoires de mode, et elle travaille très vite pour Inditex, le grand groupe espagnol qui fournit Zara et d’autres enseignes de grande distribution de mode.

C’est là qu’elle forge son expérience de la conception et la production de bijoux, dans un contexte particulièrement exigeant, totalement pressurisé par les marges et de délais de ses clients.

«On ne connait pas bien les dessous du Mass Market – m’explique t-elle, mais en bijouterie, c’est encore très précaire en Inde. Je passais ma vie à enfiler des perles dans des quartiers insalubres, c’était très dur».

C’est là où j’admire Dorothée. Comme j’avais admiré il y a quelques années Justine, l’assistante de Marie Hélène de Taillac qui vivait à Jaipur pour gérer la production de la grande marque de joaillerie dans les ateliers indiens. Dans ce type de job, on n’est pas dans la poésie ni dans le tourisme de luxe, mais dans la dure réalité de la vie en Inde. La chaleur à 40 degrés dès Avril, les torrents de boue pendant la mousson, les problèmes d’hygiène et leur lot de maladies, amibes, parasites, hépatites, dengue et j’en passe… Et puis surtout, l’énergie qu’il faut déployer pour former les artisans à l’œil du créateur, parce qu’en Inde, si le talent artisanal est dans l’âme de chaque personne, la fantaisie aussi. Comme me l’explique Dorothée, en Inde, la clé de la production, c’est l’autorité.

« Ici, pour arriver à sortir une production en temps et en heure et selon les normes de qualité occidentales, il faut être un Pit Bull ! »

Mais finalement, elle m’explique qu’un Pit Bull femme, ça passe mieux. Elle n’a jamais eu de problème en Inde à travailler avec des équipes masculines, elle s’est bien adaptée. Après Cuba et l’Amérique du Sud où elle avait vécu sa féminité au naturel, elle a du modifier son body langage. En Inde on couvre son décolleté, ses jambes, et on masque ses sentiments, surtout au boulot, il faut avoir l’air grave, impassible. Mais en même temps, il n’y a pas de mépris misogyne, au contraire, le professionnalisme est très vite reconnu et respecté par les Indiens, et Dorothée me dit avoir beaucoup appris et construit avec eux. Une fois la confiance établie, ce sont les fournisseurs les plus fidèles au monde.

Au bout de plusieurs années dans le Mass-market, Dorothée a eu envie de changer d’orientation professionnelle, de monter son propre business, de retrouver sa liberté, de créer et surtout, d’exploiter cette fabuleuse inspiration que lui offrait l’Inde au quotidien. Elle avoue sans détour :

« L’Inde a eu un impact très fort dans ma vie amoureuse et spirituelle »

Évidemment, parce qu’aujourd’hui, son nouvel amoureux est Indien, elle a plein d’amis Indiens, et elle s’est lancée avec passion dans l’apprentissage du yoga, d’abord le Vinyasa, puis le Kundalini, qu’elle pratique aujourd’hui professionnellement.

C’est à ce moment de l’interview que j’ai dû ouvrir mes Chakras, car je suis infoutue de rester en place plus de 5 minutes en tailleur sur un tapis en marmonnant des mantras. Je l’ai dit à Dorothée qui ne s’en est pas formalisée plus que ça, et qui m’a expliqué un truc que je peux tout à fait comprendre. Le Yoga est une discipline qui l’a aidée à canaliser ses émotions et son énergie. Elle a toujours été hyper-sensible, ce qui fut à un moment une faiblesse, le yoga est un élément de mieux-vivre pour elle.

Ok. Moi j’ai un truc plus basique, le footing, parce que le rythme de mes pas sur la terre, ce tempo envoutant qui développe des endorphines et qui laisse mon cerveau caracoler sans entrave, c’est Le truc qui me libère du spleen. Et je commence à penser que quand mes articulations imploreront la trêve, je me mettrai sans doute à la natation, ou au Yoga…

A partir du moment où le Yoga est devenu une composante essentielle de sa vie, Dorothée a voyagé, a pris des cours et s’est imprégnée de l’iconographie qui est absolument indissociable de la culture Hindouiste : les Mudras, les  positions des mains qui recentrent l’énergie, le Thaali, ce bijou qu’on offre au moment du mariage et qui symbolise la fécondité et une maison harmonieuse selon les règles du Vastu Shara (l’ancêtre du Feng Shui cher à mon amie Caroline Watelet !) : Le Navaratna ou le symbole des 9 planètes nécessaires à notre alignement physique et spirituel et le Rahki, le talisman protecteur :Et c’est tout naturellement qu’en 2018, quand elle a décidé de lancer sa marque de bijoux sous le nom de Holistic, qu’elle s’est mise à créer en puisant dans ce foisonnant univers esthétique.Moi qui suis plutôt habituée aux finitions de la joaillerie, je dois dire que j’ai été bluffée par la qualité des bijoux de Dorothée qui sont pour la plupart en laiton ou en argent massif plaqué or, donc à un prix accessible. On sent qu’elle a derrière elle des années d’expérience dans la production d’un bijou, et ça se voit.

Aujourd’hui, et en partie grâce à la rencontre de Dorothée avec Muriel Piaser qui l’a représentée à Precious Room, la marque est entrée dans de plein de beaux points de vente français, notamment Birdy et Chance à Paris, Blush Intimate à Lyon et Casanera en Corse pour celles que je connais bien, et bientôt la très attendue Samaritaine. Elle cartonne en Inde où elle vient de démarrer une collab avec un grand joaillier Indien spécialisé dans les diamants Polki (mes préférés !), et son développement à l’international est très prometteur.

J’ai adoré sa médaille Taj Mahal gravée de la fleur de Lotus inspirée des intailles du temple sacré, sa chaine à gros maillons faits à la main, ses anneaux sertis de pierres de couleurs : Ses élégants Mudras qu’on a envie de collectionner et sa croix Santa Cruz qui rappelle l’influence portuguaise dans la ravissante région de Goa. :Mais ce qui m’a fait craquer total, c’est son symbole des 9 planètes, ce fameux Navaratna qui rassemble 9 pierres semi précieuses dans un motif de marguerite. C’est gai, coloré,  un peu kitsch, ce kitsch délicieusement régressif de l’Inde, plongeon revigorant dans le monde merveilleux de l’enfance. J’ai rassemblé mes affaires pendant que Delphine tirait le portrait de Dorothée dans le jardin bordé de Bambous, clin d’œil exotique pour une parisienne indian-isée. Et puis Dorothée a regardé sa montre, il est temps de terminer, son avion pour New Dehli décolle à 18h, elle doit être à CDG à 16h, pas le temps de s’attarder, rater son avion n’est pas une option…

Vite vite on se dit au revoir, je promets à Dorothée de potasser mes mantras, de continuer à ouvrir mes chakras, de suivre son prochain cours de yoga sur Insta et de venir la voir à Goa. De son coté, elle me promet de m’envoyer le Navaratna de mes rêves, à défaut d’un prince Indien…

A moins que tout ça ne soit, finalement comme pour Dorothée il y a 18 ans, le premier pas vers le début d’une autre vie que la mienne.

Photos de Delphine Jouandeau et photos perso de Dorothée pour l’Inde !

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2 réflexions sur “L’Indian Way de Dorothée Sausset

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