L’irrésistible folie douce de Florence Nérisson

C’est l’été… Pour la plupart du monde, la seule préoccupation, c’est de se faire bronzer les fesses et de picorer des tapas avec un verre de rosé devant le soleil couchant.

Mais il y a les autres, ceux qui bossent.

Par obligation : les saisonniers, médecins, sauveteurs, guides, hôteliers et restaurateurs au service des touristes tout l’été.

Par vocation : les sportifs qui se produisent au JO.

Et par aspiration : les écrivains et les artistes qui ne se lèvent le matin que pour assouvir leur soif de création.

J’ai une grande admiration pour cette troisième catégorie à laquelle je rêve d’appartenir, ambition perturbée par mon inclinaison aux plaisirs primaires de la vie, fesses bronzées, rosé, tapas…

Florence Nérisson fait partie de ces artistes que les vacances n’intéressent absolument pas.

Se prélasser sur une plage, très peu pour elle. C’est un temps qu’elle ne consacre pas à sa passion, la peinture, c’est donc un temps perdu. Elle préfère rester chez elle, avec ses pinceaux, ses palettes d’acrylique multicolores et ses toiles blanches qui n’attendent qu’elle pour devenir de somptueuses explosions de couleurs qui m’évoquent des jardins luxuriants.J’avais complètement craqué pour ses œuvres découvertes à la galerie Amélie Maison d’Art et depuis des mois, on avait échangé des mots doux sur Insta. J’ai eu envie de la rencontrer en juillet, entre deux allers-retours entre Paris, le pays bigouden de ma mère et le pays basque de mon été.

Florence m’a donné rendez-vous dans le 11ème arrondissement de Paris où se situe son atelier qui est aussi son appartement, son showroom, son refuge, et le lieu qui l’inspire. Un lieu où les murs racontent l’histoire de sa famille, de son grand père Maurice, génial artisan doreur d’objets décoratifs qui fit construire l’immeuble en 1936, et de sa mère Denise, grande professeur de dessin mais surtout son mentor, son alter ego créatif, sa muse.Peut-être était-ce mon enthousiasme pour sa peinture, la coïncidence de nos mères entrées dans la fragilité du grand âge, ou tout simplement le plaisir de se rencontrer enfin ? Toujours est-il qu’à peine arrivée dans l’antre de Florence, j’ai été emportée par l’exubérance de cette longue tige brune qui se dit la jumelle de style de Buster Keaton.

Pendant que ma photographe Delphine shootait les innombrables toiles entreposées dans chaque pièce, elle m’a expliqué à bâtons rompus que son appartement est le seul lieu où elle peut peindre.Elle a bien essayé de descendre s’installer à l’étage du dessous, dans l’authentique atelier de son grand-père avec ses 5 m de hauteur sous plafond qui laissent entrer la lumière du soleil, mais elle n’a jamais réussi. Les murs étaient trop bavards, elle entendait des voix, impossible de créer dans cette cacophonie. Alors elle a réintégré son petit appartement, vendu le grand atelier, et elle a recommencé à travailler, avec frénésie.Parce que Florence Nérisson est un personnage, une artiste dont la folie douce jubilatoire est complètement contagieuse. Je parlais avec elle depuis vingt minutes et je savais déjà l’essentiel de sa vie.

Une salve d’anecdotes autobiographiques a jailli sur ce ton d’humour mordant que je trouve absolument irrésistible, parce qu’il met à distance tous les excès de l’égo. Impossible à canaliser, les artistes ont leur logique que les autres n’ont pas, j’ai plongé dans son histoire avec délectation en me disant que j’allais devoir remettre de l’ordre plus tard dans tout ça.

«Je parle constamment de ma mère ! » m’a-t-elle annoncé dès le départ.

Denise est tout pour Florence, et l’inverse est vrai aussi, la vieille dame presque centenaire reçoit la visite quotidienne de sa fille chérie. Pendant nos deux heures d’échange, Florence n’a cessé de revenir à cet ancrage fondamental. La prof de dessin charismatique a tout appris à sa fille : L’exigence, il faut savoir dessiner parfaitement un modèle, un objet ou un paysage avant de se lancer dans l’abstraction. Le gout de la peinture florentine et la découverte des grands maitres bien sur mais aussi de ses mentors, Cy Twombly et Joan Mitchell. L’envie de faire les Beaux-Arts et enfin, la décision de consacrer sa vie à la peinture. Le jour où Florence a déclaré à Denise qu’elle serait artiste peintre, celle-ci lui a répondu en paraphrasant le célèbre roman de Gide pour lui donner sa bénédiction :

«Tu as choisis la porte étroite ma fille !»

Elle doit aussi à sa mère son grain de folie, toutes les deux sont un peu chamanes et parlent aux esprits quand elles n’ont pas ensemble de grandes conversations philosophiques. Mais il faut croire que Denise a été visionnaire car Florence vit de son art, et depuis quelques années, de mieux en mieux.

Son succès relativement récent est-il lié à sa rencontre avec Amélie, la créatrice de la  galerie d’avant-garde d’Amélie Maison d’Art ? A sa maturité ? A la tristesse de l’artiste qui est en train de perdre sa muse ? A sa ténacité ? Un peu de tout ça avoue-t-elle :

«Dans les moments difficiles, je rentre chez moi, et je peins de façon animale. Sur la toile, la  colère jaillit en couleurs, la tristesse est recyclée en gaité. La peinture, c’est de l’alchimie !»

Je suis toujours curieuse de comprendre ce qui lance la dynamique créative. Comment vient la pulsion initiale ?  Qu’est-ce qui pousse un peintre à passer des heures devant son chevalet ?  Un écrivain sur son ordinateur ?  Un sculpteur les mains dans la glaise ? Florence résume son étincelle d’un trait :

« Je me remplis d’émotion, de beauté, et après je fais comme les enfants, je me raconte une histoire… Je me met devant la toile, et je me lance en disant « On dirait que … »Elle est incapable de me dire le temps que lui prend un tableau parce que la phase de gestation, cette phase où elle se remplit de stimulis, elle ne peut pas la mesurer. C’est une phase inconsciente, un peu floue, elle se laisse imprégner par son idée.

« Je réfléchis longtemps, puis je peins très vite ! Un peu comme un chef qui trouve les meilleurs ingrédients au marché, qui remplit son frigo et paf ! L’inspiration vient d’une seul coup ! »

L’analogie culinaire de Florence ne s’arrête pas là, par ce que ce bouillonnement créatif la prend en général au petit déjeuner. A peine son café avalé, elle file dans la petite pièce qui lui sert d’atelier, elle saisit ses pinceaux, écrase ses couleurs sur le chevalet et elle se lance dans le tourbillon de la création, quitte à en oublier le boire et le manger.Elle m’explique que son travail oscille entre fulgurance et tâtonnement. Parfois ça marche au premier jet, parfois le processus prend beaucoup plus de temps, par touches successives.

« Je crois beaucoup au dialogue avec la toile, J’arrive avec mon idée, et puis en fait, parfois la toile en veut, parfois elle n’en veut pas, donc ça m’embarque sur autre chose…il y a quelque chose qui se passe entre moi et la toile, une troisième entité !»

Ça c’est du Florence Nérisson dans le texte. De la même façon qu’elle parle aux esprits, elle parle avec sa toile. Elle est capable d’y revenir après plusieurs années, comme celle qui est dans sa chambre où elle a ajouté une touche d’abstraction bien des années après l’avoir terminée. La toile l’appelle, alors elle repeint sur les précédents motifs, superpose, expérimente, redessine, réinvente. Comme les peintres de la renaissance, elle est une adepte du repentir…Le repentir ? J’adore ce mot… Il m’évoque une odeur de confessionnal, le romantisme désuet de la Comtesse de Ségur, les turpitudes libertines de Chanderlos de Laclos. Florence rigole ! Mais non ! C’est juste une technique très utilisée par De Vinci ou Ingres, quand ils se plantaient, il repeignaient pas dessus. Le contrôle Z de la peinture sans les affres de la purification !

Elle me montre plusieurs toiles qui illustrent les deux méthodes, et je lui dis que je préfère ses toiles sur fond blanc.J’aime cette légèreté des couleurs aériennes, il me semble que j’y vois plus de choses. En même temps, ses toiles saturées de matière traduisent un cheminement plus complexe, une intensité plus forte.

Comme sur cette petite toile qu’elle me retrouve au fond d’un placard… Les couleurs vives semblent sortir d’une profondeur mystérieuse, j’y lis des chiffres cabalistiques, des plantes carnivores, des oiseaux fantastiques, une végétation luxuriante habitée par une faune magique. Florence se réjouit de mon imagination fertile, ça veut dire qu’elle a réussi son pari :

« Je ne souhaite pas imposer un sujet avec mes peintures, il faut que l’esprit puisse s’évader !  Mais en même temps, je veux qu’on puisse se référer à quelque chose. »

Et plus je regarde les tableaux de Florence, plus je comprends cette démarche hybride entre figuratif et abstraction. Elle ne fait pas du vrai abstrait, elle raconte une histoire qui a plusieurs clés d’entrées, qui tisse plusieurs fils. C’est d’autant plus vrai que ses premières toiles étaient totalement figuratives, elle voulait se prouver qu’elle savait dessiner avant de passer à autre chose.

Elle me montre deux livres qui lui sont chers, rétrospective des œuvres de ses deux mentors, Cy Twombly et Joan Mitchell. Je reconnais la mixité technique utilisée par Florence, cette amas de formes et de couleurs qui se détache du fond de l’œuvre, entre abstraction et expressionnisme. Et comme Florence, ces deux là peignaient avec leur tripes plus qu’avec leur tête, Twombly disait même qu’il vivait une expérience à chaque fois qu’il peignait un tableau. Quand à Joan Mitchell, Florence dit d’elle :

« C’est la femme que je préfère après ma mère ! D’ailleurs, si j’avais été la fille de Cy Twombly et de Joan Mitchell, j’aurais été contente aussi… Ce sont mes parents de peinture ! »

Comme ses mentors, Florence ne laisse rien au hasard. Ses dégoulinures de couleur sont parfaitement maitrisées, elle a une gestuelle qui ressemble à une danse de sioux, quand la coulure arrive là où elle doit s’arrêter, hop Florence saisit la toile, aussi grande soit-elle, et elle la retourne d’un geste vif. C’est la matière qui doit lui obéir, pas l’inverse !

Son appartement est rempli de toiles, certaines récentes, d’autres plus anciennes. Depuis deux ans, Florence a travaillé d’arrache-pied, et après une cruelle période de doute, elle a rencontré un succès qui cette fois ci, s’annonce durable. Elle l’avoue sans ambages, sa carrière s’est faite en dent de scie, elle a connu les vaches maigres, les succès d’estime et les faux espoirs. Elle me raconte que ses collaborations avec les galeristes ont été épiques :

«J’ai tout connu ! Les galeries qui divorcent, les galeries qui meurent, les galeries qui font autre chose, les galeries qui vous promettent monts et merveilles et puis flop… »

Elle a eu son heure de gloire à Berlin, exposée dans une galerie réputée dans le fauvisme. Mais encore une fois, quand Florence raconte cette expérience plutôt flatteuse, ça tourne au burlesque :

« C’était la première fois qu’ils exposaient une artiste vivante, ils n’avaient pas l’habitude… »

Elle se souvient du vernissage où l’on parlait d’elle en allemand comme si elle n’était pas là, de toutes façons elle ne comprenait rien. A tel point qu’elle a refusé quand un photographe de renom lui a proposé de lui tirer le portrait.

Sa rencontre il y a trois ans avec Amélie du Chalard l’a galvanisée. Elle a une profonde admiration pour l’instinct et le formidable élan entrepreneurial de la jeune femme qui a inventé un style de galerie tout nouveau, une vraie maison où l’on peut voir des œuvres d’art en situation, au milieu de pièces à vivre décorées avec un goût exquis. Entrer chez Amélie Maison d’Art, c’est prendre le risque de repartir avec un tableau sous chaque bras, la tentation à l’état pur !  

Cette fois ci, Florence a trouvé La galerie qui lui va idéalement, qui sait mettre en valeur son art. Preuve en est, une de ses grande toiles, Révélation, vient de partir dans la prestigieuse Boutique Dior de Florence, en Italie…

Pour elle, c’est la consécration absolue. Pour moi, c’est juste la preuve que j’ai du flair, parce que j’ai envie de toutes les toiles que Florence a déballées juste pour moi, et qui tapissent maintenant le moindre mur de son appartement. Laquelle choisir ? Difficile car tous me plaisent, mais j’ai déjà une idée de celui qui ira bien dans mon salon, une envolée de bouquets multicolores légers comme des ballons.

Quand je lui dis que je l’admire, parce que le destin de l’artiste reconnu sur le tard est héroïque. Elle s’exclame en rigolant :

«Si je me suis accrochée, ce n’est pas très glorieux, c’est parce que je ne sais rien faire d’autre !».

Et si c’était vrai ?

Et si les vrais artistes étaient ces personnes saisies par une folie douce, à tel point que leur vie se confond avec cette passion dévorante et qu’ils délaissent tout le reste ? 

En ce qui me concerne, la messe est dite, de retour à Saint Jean de Luz, j’ai choisi mon camp : tapas, rosé, soleil couchant, fesses bronzées… D’ailleurs, je file à la plage en continuant de rêver au tableau de Florence qui un jour c’est certain, fera exploser ses couleurs dans ma maison.

Photos Delphine Jouandeau

En Belgique, Florence est représentée par la Galerie Rive Gauche

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2 réflexions sur “L’irrésistible folie douce de Florence Nérisson

  1. Bonjour,
    Cy Twombly, Joan Mitchell ouiiiiii….nous aimons beaucoup mais FRUSTRATION ; hormis quelques images aperçues de loin illustrant cet excellent texte, l’oeuvre de Florence Hérisson n’apparaît pratiquement pas.
    S’il Vous Plaît….
    Merci

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