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Category PORTRAIT
Marion Grébert, de l’histoire de l’art aux bijoux-histoire

« Raconter une histoire, c’est ça qui est important. Mes pièces les plus personnelles, ce sont mes petites maisons, parce qu’elle renferment un monde. »

Il y a plusieurs façons de vaincre un sommet.

Il y a ceux qui font ça gentiment par étape sur la voie balisée, avec godillots Décathlon en promo, mules-sherpas, tentes, réchaud à gaz et taboulé-merguez, les touristes.

Il y a ceux qui visent un record, avec planification, investissement, matos high-tech, entrainement forcené, coach visionnaire et focus victoire, les compétiteurs.

Et puis il y a ceux qui choisissent le panache en solitaire, la face nord en hiver d’une montagne vierge de tout passage, les héros. Marion Grébert fait partie de cette catégorie.

Perso, je me classe dans la catégorie la plus largement répandue sur la planète, ceux qui rêvaient d’être des héros, qui se sont crus des compétiteurs, et qui finissent comme des touristes. Alors quand je croise une personne comme Marion, je suis fascinée. Qui sont ces personnes rares qui choisissent de s’atteler à la complexité du monde quand la foule ne prend plus que des raccourcis pour aller à son nombril ?

Tout a commencé par un mail, Marion me demandait des conseils sur sa marque. Pas un post sur elle dans Les Précieuses, non, des conseils.

Et ça dit tout d’elle, mais aussi de moi. Dans un mail écrit en français classique (I mean, sans anglicisme, faute de style, d’orthographe, smiley ou autre onomatopée digitales) elle m’expliquait son parcours de doctorante en histoire de l’art, suivi de la création de sa marque de bijoux Maison-Maisonnette. Elle se posait des questions sur son développement et voulait avoir mon avis éclairé.

Un Docteur en Histoire de l’Art qui demande des conseils à la Olive Oyl (la femme à Poppey ;-)) du bijou j’ai été hyper flattée. Et je me suis dit que la modestie de Marion était à la hauteur de son érudition.

Son insta poétique mixe autoportraits mystérieux, références antiques et still-life inspirantes de ses bijoux en bronze sculptés et dorés à l’or fin.

Entre trésors orientalistes d’un aventurier de l’Arche Perdue, sculptures organiques patinées par le temps, symbolique sacrée, petits mondes miniaturisés, légendes médiévales, sagesse indienne et croyances populaires, sa marque s’inscrit dans cette grande tendance du moment qui réhabilite le passé pour le réécrire sous forme d’un conte moderne. Un conte où l’héroïne qui porte le bijou magique se voit dotée de pouvoirs surnaturels, connectée avec les esprits du passé, du présent et du futur.

Qui n’a pas envie de rencontrer une chamane érudite ? Moi je suis toujours partante pour faire des expériences…

Marion a choisi l’hôtel de L’Abbaye dans le 6ème, un lieu à son image, vieilles pierres, cheminées, jardin secret, teintures surannées et personnel datant aussi d’un autre siècle, un siècle sans iPhone et sans Instagram.

Elle a déballé ses bijoux dans le clair-obscur du petit salon d’entrée sous l’œil perplexe du serveur, ma photographe Delphine a pris son reflex et moi mon cahier.

De la Sorbonne à la Villa Médicis en passant par les bijoux, l’histoire de l’ascension de Marion, c’est parti !

Camp de base : Après des études à l’Ecole Normale de Lyon et les Beaux Arts, Marion s’attaque à une thèse d’histoire de l’art, 5 ans pour pondre un document d’anthologie de 400 pages. Vu de ma fenêtre d’étudiante dilettante des années Bus Palladium, ça ressemble à un sacerdoce… Passionnée de photographie, elle décide de consacrer sa thèse aux premières femmes photographes, celles qui ont fait de l’auto-portrait un moyen de l’émancipation féminine.

En décidant de s’attaquer à la vie de ces pionnières, Julia Margaret Cameron (la photographe de Virginia Woolf), Dorothea Lange (grande reporter du début du 20ème siècle) et les grandes artistes Francesca Woodman et Vivian Maier, Marion raconte aussi la grande saga du féminisme moderne.

Ces femmes ont assumé leur art et sont sorties de l’ombre des hommes pour devenir des personnalités artistiques à part entière. Il suffit de regarder les sublimes auto-portraits de ces deux artistes pour comprendre que les instagrameuses d’aujourd’hui n’ont rien inventé.

La grosse différence entre l’auto-portrait d’il y a un siècle et le selfie d’aujourd’hui ? C’est le temps de pose, de l’ordre de 10 mn au 19ème siècle m’explique Marion, mais aussi leur intention. Quand Francesca Woodman organise avec minutie sa scénographie pour créer une image singulière, unique et à forte intensité dramatique, Kim Kardashian saisie en une demie-seconde une image dont le stéréotype se dupliquera en écho sur la toile planétaire. Francesca Woodman et Vivian Maier doivent se retourner dans leur tombe à l’ère du selfie, le digital aurait-il dévoyé leur intention première, ou tout simplement permis à toutes les femmes d’en bénéficier ?

Je demande à Marion ce qui l’a réellement motivée à écrire sa thèse :

« Je voulais écrire un livre alors j’ai commencé par la thèse pour être légitime. »

Marion Grebert

Camp 2 : cinq ans de sa jeunesse et 400 pages de thèse validée par un doctorat, en terme de légitimité, ça se pose là. Quand je pense certaines écrivent des livres qui ne sortiront jamais entre deux confinements et 10 séances de yoga … Je comprends que l’exigence de Marion est la clé de voute de sa personnalité.

Parce qu’elle ne s’arrête pas là. Elle propose à un éditeur son sujet et repasse 2 ans pour réécrire son texte sous une forme plus littéraire. Son livre est prêt, il sera édité en octobre prochain aux éditions de l’Atelier Contemporain sous ce titre d’une simplicité biblique : « Traverser l’invisible, énigmes figuratives de Francesca Woodman et Vivian Maier. »

Bingo ! De l’histoire de l’art à l’histoire des premières femmes photographes, Marion est devenue auteur.

Camp 3 : Mais comment en est-elle venue aux bijoux alors qu’elle est entièrement absorbée par son travail de recherche et d’écriture ?

Marion m’explique qu’elle a toujours eu envie de créer quelque chose de ses mains, et qu’au cours de ses années d’études, elle s’est passionnée pour ces petits objets magiques datant de l’époque du Gravettien.

Parce que là encore, Marion attaque le sujet par la face nord. Quand certaines se mettent au bijou en enfilant des perles achetées chez un chinois de la rue du Temple, elle a l’envie irrépressible de reproduire ces amulettes en silex, gravées par des hommes habitant en Dordogne… il y a plus de 20.000 ans.

Elle part se former chez un fondeur qui lui apprend la technique de la cire perdue, et réalise sa première amulette en 2019, une figurine féminine en bronze qui ne la quitte plus.

« Je fais tous mes bijoux moi-même, je sculpte la cire, je fais faire la fonte, et je polis. J’ai envie de continuer à faire moi-même, ce n’est pas du tout la même intention de faire-faire par d’autres ! »

Marion Grebert

L’amulette lui donne confiance, elle va désormais réaliser d’autres amulettes sous forme de bijoux, sa nouvelle vocation est née.

Marion applique sa recette a tout ce qu’elle entreprend. Tout faire elle-même, étudier, rechercher, découvrir, raconter. Et elle raconte aussi bien avec sa plume et son appareil photo qu’avec ses bijoux. Son premier modèle est ce pendentif en forme de maison qui lui a inspiré le nom de sa marque.

« Raconter une histoire, c’est ça qui est important. Mes pièces les plus personnelles, ce sont mes petites maisons, parce qu’elle renferment un monde. »

 

Inspirée par une personne, un lieu ou une symbolique antique, ses petites maisons gravées dans le bronze sont des miniatures au pouvoir magique qui encapsulent une légende surgie du passé. Elle me montre un poisson, une arche d’abbaye, une porte du ciel… Marion prévient l’objection, non elle ne va pas à la messe le dimanche !

« On me demande souvent si je suis croyante et pratiquante, mais en réalité, ce qui m’intéresse sont toutes les formes du sacré depuis la préhistoire et dans toutes les cultures populaires ! »

 

 

Marion Grebert

J’essaye ses modèles de bagues plus organiques qui sont une ode à la nature, grappes de raisin, branches d’arbres, bourgeons ou empreintes minérales, la matière du bronze sculpté donne une patine unique qui semble sortie tout droit d’une fouille archéologique.

Chaque pièce a cette brillance subtile et cette valeur irréelle de l’objet qui aurait traversé les siècles sous un désert de sable et de rocailles.

Bingo, de l’histoire de l’art aux bijoux-histoire, Marion est devenu créatrice de bijoux.

Camp 4 : Il manque encore quelques mètres à Marion pour arriver sur le toit du monde, les mètres les plus périlleux pour atteindre cet Olympe réservé à ceux à qui les dieux ont prêté une parcelle de leur immortalité, la mythique Villa Médicis à Rome.

« J’avais déjà postulé à la Villa Médicis deux fois mais je n’avais pas été prise ; C’est quand même le rêve de tout doctorant en histoire de l’art et de tout artiste ! J’ai tenté une troisième fois l’année dernière et là j’ai été prise ! »

Elle me dit ça avec son sourire angélique, comme si elle venait de gagner le dernier concours de Volley-Ball au club des Dauphins, je suis scotchée.

Pour vous donner une idée de la performance de Marion, il faut préciser que chaque année, 16 pensionnaires sont élus en résidence à la Villa Médicis, dont seulement 2 en histoire de l’art…

Son sujet ?

« L’idée m’est venue devant un tableau de Châteaubriand datant de 1808 ; Il pose devant le Colisée en ruines, accoudé sur un muret recouvert de fleurs-feuilles nommées ruines-de-Rome.  »

Marion Grebert

Quand je n’y vois que du feu, Marion, elle y voit une énigme, le paradoxe entre le motif des fleurs sauvages et les ruines du passé. Elle se dit que ce paradoxe exprime une singularité de l’art italien, et c’est ce qu’elle propose au jury de la Villa Médicis d’explorer pendant un an.

Et ça marche. De l’histoire de l’art à l’histoire des fleurs en passant par les bijoux, Marion est à l’aube de la dernière étape de son ascension, un an dans la plus belle villa de la plus belle ville du monde avec les plus beaux artistes de demain.

Mais alors que je suis déjà en lévitation avec elle sur ce sommet magique, le serveur chafoin nous ramène vertement sur le plancher des vaches en nous exhortant à débarrasser les lieux illico. Notre  babillage volubile était manifestement trop envahissant pour ce lieu confiné dans la naphtaline…

Marion remballe vite fait ses bijoux, Delphine sa caméra et moi mon cahier-crayon, on présente nos plates excuses auprès de l’institution, et on finit nos images comme des gamines turbulentes devant la cour pavée de l’hôtel, sous l’œil amusé de quelques clients américains.

Parce que Docteur en Histoire de l’Art ou pas, Auteur ou pas, Artiste ou pas, Kim Kardashian ou pas, il faut toujours en revenir aux fondamentaux.

Savoir se raconter, communiquer ses passions autant que ses réalisations, transmettre l’étincelle jubilatoire, raconter le merveilleux sans se prendre au sérieux, c’est tout ça le kiff partagé à ce moment-là !

Marion sera à la Villa Medicis en septembre prochain et nous racontera cette fabuleuse expérience romaine, stay-tuned, à suivre sur son Insta, absolument !

Texte Sylvie Arkoun

Photos Delphine Jouandeau

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