My Beyrouth

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Vous savez quel est le meilleur moyen d’avoir de nouveau envie de quelque chose qui a été usé par l’habitude ? Comme pour un bijou ! C’est de le faire disparaître pendant un bon moment, de l’oublier, de presque le perdre… et de le retrouver avec un immense plaisir !

Les ami(e)s, vous m’avez manqué.

Mon dernier post date d’il y a exactement un an. Je me suis dit que c’était une bonne date pour redémarrer Les Précieuses. Ma plume a travaillé ailleurs pendant cette année, mais elle avait envie de retrouver un peu de légèreté.

Plus éclectique, très bavarde, toujours aussi passionnée par les bijoux, plus ouverte sur différents univers créatifs, sur les voyages, sur les parcours singuliers, sur les histoires qui se cachent derrière la création. Les Précieuses V2, c’est parti !

J’ai eu envie de vous raconter mon dernier voyage au Liban. Parce que j’aime ce pays et que je voulais partager ce moment avec vous.

La sortie de l’aéroport Rafiq Hariri à Beyrouth est devenue ma madeleine de Proust orientale. Bouffée d’air doux chargé d’effluves contradictoires, jasmin et gaz carbonique, eucalyptus et kérosène, brise marine et pin des cimes, soleil et humidité, véritable signature olfactive des paradoxes de ce pays. Pour moi, cette effluve respirée à grande goulée est une cure de jouvence, un retour aux sources, l’essence d’un éternel printemps, un véritable coup de fouet qui chasse d’un coup la fatigue.

Depuis le 11 septembre, voyager en avion nécessite une patience infinie, une organisation au cordeau de sa trousse de toilette et une parfaite indifférence à l’inconfort, pré-requis que j’ai parfaitement intégré.

Je possède une collection complète de fioles miniatures pour démaquillants, savons et shampoings, je sais faire des arbitrages vestimentaires drastiques imposés par la miniaturisation de ma valise, je me transforme en Mata Hari de l’infiltration dans la file Sky Priority en cas d’arrivée tardive et j’enregistre en un clic ma place en seat aisle afin de ne dépendre de personne pour mes aller-retours aux toilettes, point clé de la dignité humaine à 10 000 m d’altitude.

Quand j’arrive à Beyrouth en début d’après-midi, engourdie par mes 4 heures arrimée au fauteuil trop exigu et abrutie par mon réveil aux aurores, je trépigne toujours d’impatience devant la lenteur exaspérante des policiers. Leur excès de zèle littéraire à la lecture de la fiche manuscrite jointe aux passeports est d’un anachronisme fascinant. A l’ère du digital, cette précaution administrative d’une parfaite inutilité fait pourtant l’objet d’une attention soutenue, héritage des tocs administratifs du mandat Français sans doute. Que font-il de ces innombrables fiches remplies chaque jour ? Mystère.

Cette fois ci il n’y avait pas trop de queue, peu de familles et des policiers plutôt vifs. Je suis sortie rapidement, trop peut-être car le douanier m’a stoppée d’un air réprobateur et a tenu à savoir d’où je venais. Quand le lui ai répondu « Paris » avec mon plus beau sourire, il a eu l’air satisfait et m’a laissée passer avec le fameux « bien-ve-nue à Beyrouth » en lettre détachées, marque de ce charmant accent libanais un peu trainant, je suis bien arrivée, ici rien n’est grave…

Derrière la barrière de sortie, je suis accueillie par l’habituelle forêt des pancartes manuscrites brandies par les chauffeurs de taxi. Je cherche en vain mon nom, fais 3 fois l’aller-retour dans la foule, pour tomber enfin sur un petit monsieur qui m’interpelle d’un jovial « Madame Sylvie ? » en saisissant d’une main ferme ma valise à roulettes.

C’est quand nous sommes sortis de l’aéroport pour gagner le parking que j’ai pris mon shoot parfumé de Beyrouth, cette respiration bienfaisante qui me fait me sentir ici chez moi.

Ce pays est un peu devenu ma deuxième famille, un lieu régressif où tout me fait du bien, des loukoums à la fleur d’oranger qui m’attendent à l’hotel Albergo avec une immense corbeille de fruits, au Chérrrie dont me gratifient tous mes collègues hommes ou femmes dès que je franchis la porte du bureau, en passant par les divers mezzés, chawarma and mara’ich dont on va me gaver, réminiscence de mon premier péché sur terre, la gourmandise.

Nous sommes le 1er décembre, et je suis comme toujours frappée par l’écart de température avec Paris que je viens de quitter. Il fait presque 20 degrés, le soleil perce dans une brume éparse, le ciel hésite entre le blanc et un bleu layette, c’est beaucoup mieux que le plomb parisien. Mon premier geste est de me débarrasser de ma veste, mon foulard et mon pull. Le taxi sort de l’aéroport et je regarde par la vitre défiler ce paysage des quartiers sud de Beyrouth qui se détache sur un fond montagneux. La Dahiyé, m’est devenu aussi familier que les lieux exotiques qu’on a vu maintes fois dans un documentaire sans y avoir jamais mis les pieds.

Car si je connais le centre ville et les quartiers chrétiens de l’ouest, la partie sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, puissant groupe politique représentant les musulmans chiites de ce pays, est restée pour moi un lieu obscur. Ce quartier a subi la violence des bombes et des attentats kamikazes tant de fois qu’il est devenu la no-zone de la capitale.

Je n’en vois que la frange, le long de cette nationale : des cubes de bétons dont les façades brutes noircies de trainées d’humidité donnent une morne impression d’inachevé, des balcons protégés par de longs pans de tissus passés qui flottent derrière les fenêtres, paravents de fortune contre le soleil, ou les regards peut être ?

Je reconnais cet enchevêtrement typiquement beyrouthin des fils électriques qui tissent une sorte de réseau sauvage entre les immeubles au-dessus de chaque rue, les amoncellements d’objets qui peuplent les balcons, les enseignes bigarrées d’échoppes qui décrivent des commerces et services où la tradition le dispute à la modernité, la circulation erratique où les scooters se faufilent entre les voitures en kamikazes intrépides dans une infernale cacophonie de klaxons.

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Ce quartier de Haret Hreik longé par la route de l’aéroport est l’image typique des faubourgs populaire des grandes villes orientales. Il sent la vétusté, une forme de désordre organisé, la poussière, sans doute les épices de la cuisine de rue et les effluves des cafés dans lesquels j’imagine les hommes attablés. J’entends l’appel du muezzin des mosquées qui rythme les heures de prière du jour et de la nuit, je vois les femmes furtives, passantes dissimulées sous leur voile. J’imagine aussi, malgré les nouvelles constructions, les traces laissées par les innombrables bombes qui ont mutilé ce quartier, enclave des ennemis jurés d’Israël depuis plus de trois décennies.

Nous passons dans un souterrain, la route oblique à droite, l’échangeur prend de l’altitude et tout à coup, changement de décor. Nous sommes proches de la fameuse ligne verte, cette ligne qui séparait le Beyrouth Ouest musulman du Beyrouth Est chrétien pendant la guerre.

A ma gauche, le centre ville rutilant comme un sous neuf dominé par la pharaonique mosquée Muhammad al-Amîn, dite mosquée bleue, et de sa jumelle rivale la cathédrale Saint-Georges des Maronites.

A ma droite les immeubles encore criblés des stigmates de la guerre alternent avec des terrains vagues et des maisons traditionnelles abandonnées.

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Je suis dans le cœur battant de la ville.

On passe la ligne verte, nous sommes à Achrafieh, le quartier chrétien dans lequel Selim Mouzannar a grandi, le quartier qui l’a vu devenir un des plus grands joailliers de sa ville.

Le taxi vire à droite dans la petite rue Liban qui monte sur la colline d’Achrafieh, et je contemple avec ravissement les maisons traditionnelles nichées dans des jardins luxuriants, encadrés d’immeubles de standing aux vitres fumées.

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PERSONA EditionsCertaines maisons ont été rénovées magnifiquement, les fenêtres en ogive dessinent sur les façades de pierre ocre des dentelles de rosaces mauresques, les grilles de fer forgé et les portes en bois majestueuses annoncent avec force la noblesse de cette architecture d’un autre siècle, aujourd’hui mise en danger par la voracité des promoteurs du centre ville.

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Nous passons devant « ma maison », celle que je me suis attribuée, maison traditionnelle abandonnée, elle me cligne de l’œil depuis 4 ans, elle attend désespérément que quelqu’un vienne la sauver. Sa façade lézardée, patinée de diverses couches de crépis usés par le temps, l’escalier bordé d’une rampe de fer forgé rouillé qui monte vers un perron orné de colonnes, sa cour intérieure emplie de gravats … tout me plait dans cette maison, elle est le symbole du charme inaltérable qui émane de cette ville, la résistance à la violence par la beauté.

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Arrivée à l’Albergo, imposante maison bourgeoise des années 30 transformée en hôtel de charme, je suis accueillie comme chez moi. Le fameux « bien-ve-nue » en lettres détachées, la chambre aussi grande que mon appartement parisien, la corbeille de fruits et les loukoums, l’impression de voyager dans le temps, avec ces meubles mi-orientaux/ mi-européens, ces tissus chamarrés, les innombrables gravures du siècle dernier représentant Beyrouth, cette ambiance baroque inspirée d’un cabinet de curiosité, tout me propulse dans un monde enchanté, loin de la décoration aseptisée des hôtels de luxe internationaux, tous sortis de la main du même architecte.

Mon premier réflexe arrivée ici est de monter sur le toit.

Je prends l’ascenseur, véritable objet vintage qui serait proscrit par les règles de sécurité parisiennes, j’appuie sur le 8ème, et je regarde les cinq m de hauteur de plafond des sept étages défiler lentement derrière les portes grillagées. Ici, il ne faut pas être pressé.

La terrasse de l’Albergo, au-dessus du restaurant, est un lieu mythique. Les beyrouthins aisés viennent y prendre un verre le soir, un brunch en famille le week end ou y diner en amoureux.

Ici, je domine la ville au milieu d’un salon d’été agrémenté de plantes vertes.

L’hôtel vient de terminer des travaux d’aménagement de la nouvelle piscine sur le toit, je grimpe l’escalier et j’ai le souffle coupé par la beauté du lieu. Autour d’une terrasse blanche sertie d’une piscine bleue azur, la vue à 360° sur la ville est absolument incroyable.

J’aperçois au loin, derrière la densité urbaine, le bleu de la méditerranée orientale, mais c’est la diversité de cette ville illuminée par la lumière orangée du soleil d’hiver que je ne me lasse pas de contempler. Il y a cet entrelacs unique de minarets, de coupoles et de croix, ce foisonnant désordre de styles et d’altitudes des batiments, reflet des reconstruction sauvages de l’après-guerre et des cultures multiples qui s’enchevêtrent.

Je suis venue ici pour travailler. Il est 16h, mais je sens le jour qui faiblit déjà, la lumière se fait plus orangée, le soleil va bientôt disparaître derrière l’horizon des immeubles.

Je pars au bureau et à l’atelier, situés à 10 minutes à pied plus bas dans Achrafieh.

Dans les 4 jours qui viennent, nous avons un plan marketing 2019 à définir, diverses questions d’organisation à régler et le shooting de la nouvelle collection à faire. Autant dire que je n’ai pas trop le temps de rêvâsser.

Chehade Street, que je descends avec précaution car les trottoirs sont étroits, glissants, et parsemés d’embuches et de crottes de chiens, est un peu devenue la rue Selim Mouzannar. Il y a créé 3 boutiques et son atelier, le bureau est dans la rue adjacente, en face de la maison de son enfance qu’il a restaurée et qu’il habite aujourd’hui.

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La boutique principale est la sienne, celle de sa marque, ouverte il y a maintenant presque 20 ans. Moderne et épurée, cette boutique créé par sa sœur Pascale, architecte et Suisse d’adoption, tranche avec l’ambiance locale. Ici pas de surcharge, le blanc et le bois massif sont la toile de fond des bijoux généreux de la marque Selim Mouzannar.

Dès que j’ai poussé la lourde porte de la boutique, je suis accueillie par l’immense sourire de Nicolas, cousin, associé, garde fou et bras de droit de Selim, il faut bien que quelqu’un assure dans cette boite… Mais aussi par les explosions de « Chérrrrriiiiie !!!! » de Marie, directrice de la boutique et plus grande ensorceleuse orientale que je connaisse, et de Farah, la fée Clochette de la marque. On s’embrasse, on se hug, on se congratule… Je cherche des yeux Selim, Nicolas me fait un signe vers l’extérieur : «Il est en face à la boutique vintage, il joue au Backgammon». Normal, il est 17h.

Je pose mon sac, ressors, retraverse la rue au risque de ma vie, les voitures ici ne voient pas les piétons, littéralement. Je pousse la porte de la boutique vintage et suis assaillie par une épouvantable odeur de cigare et par les hurlements de Selim et de ses acolytes ; ce n’est pas une boutique de bijoux vintage, c’est un tripot, bien-ven-ue chez les fous… Selim me présente de son sempiternel :

« C’est ma directrice Marketing Internationale, elle va me propulser sur la lune, et aussi me ruiner »

Je donne rendez-vous à Selim dans 20 mn et bats en retraite dans la boutique Macle voisine, multimarques de bijoux également crée par Selim qui rassemble les plus belles marques de créateur de la planète. Ici je me sens chez moi, tout est calme et volupté, l’inverse. J’embrasse Youmna, la maitresse des lieux, elle me montre les nouveautés, on discute bijoux et merchandising, je souffle un peu.

Ma première journée se passe comme d’habitude ici. Je cours de la boutique à l’atelier, de l’atelier au bureau, du bureau à la maison de Selim, je cours après les uns et les autres, surtout après Selim qui lui même me cherche partout, le tout dans un espace qui doit faire en gros 1 km carré. On fini par travailler un peu quand même, et je me couche épuisée, la tête farcie de toutes les choses qui restent à faire dans les jours qui viennent.

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La deuxième journée est un autre jour. Constance et Sylvain, de l’agence Persona avec qui je travaille sur ce shooting, doivent arriver de Paris avec Mathea, la mannequin. Finalement, Mathea ne montera pas dans l’avion, elle a laissé son passeport à l’ambassade de Russie, erreur de jeunesse, on a beau être une sublime mannequin, on n’en n’est pas moins une jeune fille de 18 ans qui n’a pas pigé que le Liban c’est pas l’Europe et que ça ne marche pas avec une pièce d’identité… Panique, plan ORSEC, appel du consul, pression max à l’agence, urgence … Finalement Mathea n’arrivera que lundi, on a tout le week-end pour s’organiser, faire d’autres photos, prendre le pouls de la ville, bref, on chamboule notre emploi du temps, on s’adapte. Bien-ve-nue, ici , c’est pas le Bronx, c’est Beyrouth.

Dimanche il fait un beau soleil, toujours 20°.

On se balade avec Constance et Sylvain dans les rues d’Achrafieh, lui avec son appareil photo, moi avec mon cabas remplis de bijoux hors de prix, Constance avec son œil de lynx. On s’arrête sur une vieille Coccinelle décolorée, dans le jardin en vrac de la maison abandonnée, sur une porte dont la peinture verte est écaillée, on accroche des bracelets en diamants sur des anneaux rouillés et des blocs de béton, bref, on s’est mis en mode repérage du quartier.

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Selim nous emmène déjeuner dans un de ses restaus préférés, Meat the Fish. On descend à pied Chehade Street, on traverse, toujours au risque de nos vie, la grande avenue du Général Foaad Chehab, on passe devant la jolie église Saint-Maron, et nous voilà soudain dans ce centre ville refait à neuf, véritable Disneyland conçu pour un tourisme moyen-oriental par Rafik Hariri dans les années 90.

Ici, tout est clean, les trottoirs et les murs semblent avoir été passés la veille au karcher, les boutiques sont habillées de marbre et de miroirs, les restaurants sortent tout droit de la catégorie la plus branchée du Fooding, les 10 églises et les 5 mosquées qui quadrillent cet espace rénové autour de la place des Martyrs, entre les collines et la mer, sont aussi décapées que Notre-Dame le lendemain de son ravalement.

Le centre ville de Beyrouth est aussi excessivement soigné que ses faubourgs sont chaotiques.

Autrefois le fief de la communauté Sunnite, il est aujourd’hui un temple de la consommation, le symbole du Liban réunifié, le mausolée du grand homme de la nation Rafik Hariri et la vitrine d’une cohabitation pacifique entre communauté chrétienne et musulmane .

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On est le 3 décembre, mais il fait si beau qu’on s’installe en terrasse ; les 10 personnes assises là viennent saluer Selim, Beyrouth est un immense village et lui une véritable mascotte. Impossible de passer inaperçus. Je note une nouvelle fois que toutes les femmes portent un bijou de la marque, si on avait ce succès à Paris, on pourrait s’installer Place Vendôme et on deviendrait le fleuron de LVMH…

On est 4 mais Selim commande pour 20, comme d’habitude. Sans oublier la bouteille du meilleur vin blanc de la carte, il faut quand même pas se laisser abattre. On rigole, on se chauffe comme des chats au soleil. Un copain de Selim passe avec une ravissante blonde très court vêtue, maquillée-bijoutée, quand je pense que je passe mon week-end au bois de Boulogne en jogging, la française est très loin de la libanaise… On regarde passer une jeune fille voilée avec sa copine ultra apprêtée en robe à paillettes, elles vont faire des photos avec leur Iphone, parfaite illustration de la schizophrénie des pays arabes… Sylvain se jette sur son appareil et immortalise la scène, bien-ve-nue à Beyrouth !

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Le lundi est stressant et décousu, il a fallu assurer la logistique de Mathea, notre mannequin étourdie, mais elle a finalement récupéré son passeport chez les Russes et elle est bien dans l’avion, énorme soulagement. Diverses réunions, repérages, backgammon, la journée se passe.

A 17h30, Selim m’a décroché un rendez-vous à la résidence des Pins, la maison de l’ambassadeur de France à Beyrouth construite par le dernier Vali Ottoman en 1915 et rénovée à l’initiative de Jacques Chirac en 1994.

Je rêve de la visiter depuis longtemps, ce lieu mythique de la diplomatie française et de la convivialité franco-libanaise m’inspire une histoire, j’ai besoin de voir et ressentir pour raconter ensuite.

Je suis en retard, pas le temps de prendre un taxi, je grimpe sans casque sur le scooter de Dimo, le livreur Sri-Lankais de Selim. Pendant les 20 minutes de trajet, je crois mourir 100 fois, écrasée sous une voiture ou étouffée par le gaz carbonique. Nous remontons la colline d’Achrafieh, la résidence des Pins est tout en haut. Dimo me laisse devant le long mur qui clos le parc, l’entrée est protégée par des militaires. Je suis accueillie par un garde armé, on ne plaisante pas avec la sécurité ici. Je m’annonce, j’ai rendez vous avec l’intendant de la résidence des Pins. Son nom est un sésame, il m’attend. Un garde m’accompagne, nous traversons un immense parc peuplé d’arbres centenaires. La nuit est tombée, je découvre la résidence dans les ombres noires des grands arbres, les arcades mauresques qui entourent la demeure sont éclairées, enceinte lumineuse d’une des maisons le plus majestueuses du réseau diplomatique français.

Nos pas crissent sur le gravier, nous approchons, une silhouette se découpe en ombre sur le parvis de l’entrée, mon accompagnateur me souhaite une bonne visite et me laisse là.

Mon guide est charmant, il a vu passer 15 ans d’ambassadeurs, il connaît la résidence comme sa poche. Il me promène d’un immense salon à l’autre, dans la salle à manger où une table géante annonce la somptuosité des réceptions, il me montre les gigantesques lustres de cristal de Baccarat suspendus, les sols en marbre, les portes monumentales de bois massif gravées de constellations mauresques, et puis le bureau de l’ambassadeur, où je me sens infiniment petite, écrasée par les nombreux symboles du pouvoir mandataire passé, la photo du général Gourau entouré des officiels lors de la proclamation du grand Liban en 1920 et l’imposant tableau de cette scène qui trône au dessus du bureau.

Ce lieu me rappelle la Villa des Oliviers, la résidence de France en Algérie, plus proche de moi, une autre histoire. Mon guide ferme la lourde porte pour que j’en admire les sculptures, je quitte avec regret ce lieu mythique, retour à Achrafieh dans la cacophonie des klaxons, en taxi cette fois.

Lundi soir, arrivée de Mathea. Belle ! Je suis toujours éblouie par la beauté, totalement d’accord avec celui qui a dit que c’est une promesse de bonheur.

On lui pardonne illico son étourderie, on la maquille, on lui met un maillot de bain, les plus beaux bijoux de la nouvelle collection de Selim et on la plonge direct dans la piscine à 15 ° du toit de l’Albergo. Notre mannequin est stoïque, elle sait qu’elle a un truc a se faire pardonner, elle est morte de froid, mais elle fait son boulot. Elle est belle, mais elle a déjà du plomb dans la tête.

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Il est 11h du soir, Mathea a la chair de poule et les lèvres bleues, Sylvain fait la grimace (un photographe perfectionniste est un photographe soucieux), Constance et moi sommes atterrées par la maquilleuse Ukrainienne que j’ai embauchée à la dernière minute, elle confond maquillage avec replâtrage, encore un écart culturel, le mot «naturel» n’a pas le même sens à Paris, qu’à Beyrouth ou à Kiev. On se couche épuisés mais excités, une longue journée nous attend demain.

Mardi a été un marathon, les bijoux de Selim portés par Mathea, Selim dans sa boutique, Selim dans l’église de sa paroisse, Selim et Mathea, avec comme toile de fond, le décor de l’Albergo et des quartiers d’Achrafief et de Gemmayzeh. On a eu chaud et froid, soleil et pluie, enthousiasme et découragement, énergie et apathie et un gros coup de stress à la fin, j’avais perdu une paire de boucles d’oreilles en diamants quelque part … ouf dans la poche de mon jean.

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Selim et Raya nous ont récupérés chez eux le soir, dans leur belle maison blanche, Raya nous a nourris et Selim nous a fait boire. On a parlé des gilets jaunes, les libanais ne comprennent pas que Macron laisse un pays aussi beau et noble que la France détruit par des caille-ras. Que ça soit le souk à Beyrouth, c’est normal, c’est Beyrouth, mais Paris ? Non, ça n’est pas possible.

On est rentré à Paris direct par l’avion de nuit, parce qu’on avait tous plein de trucs à faire le lendemain et qu’on avait pris un jour dans la vue avec le planning.

Nuit blanche, torticolis et fourmis dans les jambes arrimée à ma place exiguë, arrivée à Charles de Gaulle à 6h du matin, je quitte embrumée Constance et Sylvain dans la file des taxis, embouteillages pour arriver sur la capitale.

Le chauffeur de taxis est maussade. Il se retourne et me demande :

– Vous venez d’où ? 

Je lui réponds :

– Beyrouth .

Il éclate de rire et me dit : vous allez pas être dépaysée, depuis ce week-end, ici c’est Beyrouth !

Bien-ve-nue à Paris.

Merci à Sylvain Oger pour ses magnifiques photos, à Constance Clément pour son adorable et redoutable efficacité, à Selim et Raya Mouzannar pour leur accueil toujours divinement chaleureux.

 

 

 

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12 réflexions sur “My Beyrouth

  1. Je n’écris que rarement de commentaires sur les blogs, mais là il fallait vraiment que je m’exprime : je peux comprendre que les libanais aient une vision déformée par le prisme des médias, par contre votre jugement de valeur ainsi que votre comparaison entre Paris et Beyrouth est je trouve quelque peu déplacée : il serait naturel que ce soit le «bordel » à Beyrouth mais à Paris «certainement pas » ? Très malaisant comme remarque (pourtant je ne suis pas libanaise mais cela me heurte). Dommage car j’aime beaucoup le travail de Sélim Mouzannar et j’étais ravie de tomber sur un article qui parle des coulisses d’un artiste joaillier de talent…jusqu’à la douche froide. Enfin je ne suis pas obligée de continuer à vous lire vous me direz et c’est ce que je vais cesser de faire justement.

    • Emma,
      Même si il est franchement négatif, merci pour votre commentaire. Au moins je ne vous ai pas laissée indifférente !

      Je savais que l’angle de ce post pouvait porter à discussion. La politique n’est absolument pas mon domaine, je ne juge pas. Il n’y a pas de normalité dans le désordre. Dans ce que je raconte, j’essaye toujours de faire ressortir le paradoxe, et parfois l’auto dérision. Il me semble que c’est la meilleure antidote aux certitudes et à la morosité.

      Le Liban est un pays profondément meurtri par une guerre civile qui a duré 30 ans, mais qui se relève tous les jours grâce à l’optimisme et à la formidable énergie de son peuple. C’est pour moi, française, une leçon permanente. Les libanais chrétiens que je connais sont très proches des français, ils en sont même fiers. Ils ont parfois la double nationalité. Pour eux, la France représente la culture, la force des institutions politiques, la plus belle démocratie, une forme de grandeur à laquelle ils sont très attachés. C’est parce que nous avons une longue histoire commune, mais aussi parce que dans leur pays l’état est déficient et que l’impunité règne en maître. Quand ils voient que l’autorité est mise à mal même en France, ils ne comprennent pas, et cela les désole, car pour eux, nous avons une chance folle, nous vivons dans le plus beau pays du monde.

      La France et le Liban sont des pays qui sont aux antipodes, et pourtant, je suis profondément attaché aux 2. Le premier parce que c’est mon pays. Le deuxième parce qu’il résume en lui tous les paradoxes de l’orient.

      J’espère que vous continuerez néanmoins à aimer le travail de Selim. Ses bijoux sont merveilleux.

  2. Bonjour Sylvie,

    Je vous remercie pour votre réponse, qui développée, m’apporte un véritable éclairage sur votre article, et dont je comprend mieux l’autodérision maintenant. Effectivement il faut prendre en compte le contexte du Liban, et son passé profondément meurtri pour comprendre pourquoi ils ne peuvent pas admettre ce qu’il se passe ici, cela aussi je le comprend beaucoup mieux après vous avoir lu.
    J’avoue avoir écris mon commentaire un petit peu sur un coup de sang hier, et avoir même regretté en me disant qu’il était peut être un peu hâtif et surtout que je ne pouvais pas mesurer tout le second degré que votre article pouvait contenir, le lisant par hasard, isolé de tout et s’inscrivant dans un contexte politique particulièrement sensible dans lequel on peut parfois se sentir touché, et aussi et surtout ne vous connaissant pas, j’ai pas mal cogité. J’ai toujours été ouverte au dialogue, c’est pourquoi j’apprécie vraiment que vous m’ayez répondu pour me faire comprendre le fond de votre pensée, qui maintenant a dissipé tout mal entendu.
    En ce qui concerne Selim Mouzannar bien évidemment que je continuais d’en apprécier le travail, comment pourrais je faire autrement ? Je ne mélange pas tout 🙂
    Je viens de le découvrir récemment et je suis tombée littéralement amoureuse de ses bijoux. Ils sont un remède contre la dureté de ce monde, une parenthèse de joie, de beauté et de paix dans un quotidien qui ne l’est pas toujours . La singulière finesse de ses bijoux si modernes, associée a des références du passé, entre Orient et Occident en font des bijoux qui me touchent profondément, me ramenant à mon propre métissage et tiraillement entre modernité et nostalgie des objets du passé. C’est dire s’ils m’enthousiasme! J’espère pouvoir en acquérir plusieurs au courant de ma vie, car à chaque fois que j’ai eu l’occasion d’en voir, j’ai éprouvé une émotion que je n’avais pas pas ressenti depuis longtemps envers les bijoux, me manquant toujours ce quelque chose, et pourtant c’est dire si j’en vois.
    Je finis mon mail en vous disant que vous avez une très belle plume, je ne l’ai pas mentionné car j’étais agacée sur le moment il est vrai, mais quand un article est très bien écrit on se doit de le dire. En vous souhaitant une bonne journée et au plaisir de vous lire de nouveau (il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis comme on dit!)
    Bien à vous,
    Emma

    • Alleluia !!! Voilà le plus beau début d’année qui puisse être sur Les Précieuses ! Ne pas se comprendre, s’expliquer, s’enrichir !
      Bonne année Emma et à très bientôt !

  3. Magnifique article, et quelle plume !!
    On se croirait avec vous pendant ces quelques jours à Beyrouth. Merci de nous faire partager votre vision sensible et intimiste de cette ville, de ces gens, de leur vie et de leur résilience.

  4. Comment retranscrire des odeurs , des bruits , une ambiance , de l’ humour , des envies de bijoux , de voyage par la plume ….You did 🙂 Felicitation my friend
    Marielle

  5. Coucou Sylvie !
    Si tu fais un groupe de greluches pour un Paris-Beirut, je souhaite vraiment en être !!!! j’ai adoré ton article et j’adorerai y aller avec toi ! Ravie du retour des Précieuses, je te souhaite mes meilleurs voeux pour 2019 avec tout ce que tu désires et bravo pour tout tes succès ! gros bisous. Martine

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